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La finance durable à l’heure de la maturité

J. Safra Sarasin
L’investissement durable entre dans une nouvelle phase. Alors que la réglementation devient de plus en plus stricte, les préférences des investisseurs évoluent, et le marché se réajuste après des années de croissance rapide. En Suisse comme en Europe, faut-il y voir les signes d’un déclin, ou, au contraire, d’une maturité nouvelle ?
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Depuis la ratification de l’Accord de Paris en 2016, les priorités d’investissement ont évolué, entraînant une augmentation exponentielle de la demande pour des instruments financiers durables. Pour mobiliser les capitaux tout en protégeant les investisseurs, les régulateurs ont introduit de nouvelles réglementations encadrant les entreprises et les produits financiers.

Le marché de l’investissement durable est ainsi devenu fortement encadré. Mais cette inflation réglementaire a engendré un paysage fragmenté, aux objectifs différents, créant de la confusion entre les places financières.

Surcharge et instabilité réglementaire

Après cinq années d’intense activité, l’élan réglementaire s’essouffle. De nombreuses normes européennes, telles que la CSRD et le SFDR, font déjà l’objet de révisions destinées à en réduire la portée et la complexité. Cette volonté de simplification s’explique par la difficulté d’appliquer la vision ambitieuse des législateurs européens, souvent déconnectée des contraintes opérationnelles du marché. Résultat : des réglementations perçues comme irréalistes et difficiles à appliquer.

La Suisse a historiquement aligné son cadre réglementaire sur les normes européennes tout en y incorporant ses propres spécificités, le « Swiss Finish ». Récemment, elle a choisi de suspendre la révision de l’Ordonnance sur la protection du climat (OCI), afin d’éviter un désalignement avec Bruxelles. Plutôt que d’imposer des règles prescriptives, les autorités et les organismes de réglementation laissent l’interprétation technique des normes aux participants du marché. Le Conseil fédéral et la FINMA privilégient ainsi l’autorégulation, tandis que l’Association suisse des banquiers (ASB) et l’Association Suisse de Gérants d’Actifs (AMAS), élaborent des règles en concertation avec les acteurs financiers.

L’instabilité réglementaire a provoqué une contraction des produits d’investissement durable, freinant le lancement et le maintien d’offres conformes aux standards européens. Le nombre de nouveaux fonds durables (Article 9, SFDR) est ainsi tombé à son plus bas niveau en trois ans. Côté demande, de nombreux clients se disent lassés des changements constants et de la complexité croissante pour investir selon des critères ESG. Ils estiment que les catégories définies par la législation ne reflètent pas fidèlement leurs préférences.

Création de valeur sur le long terme

Face à cela, les clients institutionnels comme privés interrogent de plus en plus leurs gestionnaires de fonds, non seulement sur ce qui est présenté comme durable, mais aussi sur les approches réellement mises en œuvre. Les investisseurs avertis attendent en outre une analyse prospective des risques en lien avec leurs priorités ESG. Dans tous les cas, la transparence et l’alignement avec les objectifs financiers demeurent des considérations clés.

Récemment, les stratégies durables, en particulier celles centrées sur des thèmes spécifiques, ont enregistré des résultats mitigés par rapport aux principaux indices boursiers. Sur le long terme, toutefois, les stratégies durables diversifiées présentent des performances comparable à celles des approches traditionnelles. Elles intègrent une perspective plus globale, tenant compte des facteurs tant financiers qu’extra-financiers. Il est important de souligner que l’investissement durable englobant une large gamme de classes d’actifs, et que sa performance dépend fortement de sa mise en œuvre par les gestionnaires. Il ne doit donc pas être perçu comme une classe d’actifs distincte, mais comme un outil de gestion des risques et d’identification d’opportunités.

Reprise de la demande en Europe

La durabilité reste une priorité pour les investisseurs, comme le confirme le sondage annuel du Forum économique mondial (WEF). De récentes études montrent également une reprise de la demande pour les placements durables, avec de fortes disparités régionales.

Au deuxième trimestre 2025, les fonds durables en Europe ont enregistré des afflux de sept milliards de francs suisses, les investisseurs institutionnels comme privés augmentant leur exposition. L’Asie suit également une tendance positive, tandis qu’aux Etats-Unis, la dynamique demeure négative.

Malgré les tensions géopolitiques, l’incertitude réglementaire et le risque de guerres commerciales, il est essentiel que les gouvernements européens et l’industrie financière continuent de développer un écosystème d’investissement durable robuste et cohérent, bénéfique pour les investisseurs, la société et l’économie dans son ensemble.

L’intégration de la durabilité dans les stratégies d’investissement et de gestion d’entreprise est essentielle pour assurer une croissance responsable et répondre aux conséquences croissantes du changement climatique et de la raréfaction des ressources.

Associés à des garde-fous réglementaires adaptés, les investissements durables peuvent, à long terme, offrir des rendements attractifs ajustés aux risques climatiques, tout en générant un impact positif pour la société et la planète — des atouts clés pour la résilience future de l’économie.

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