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Pourquoi la thématique de la souveraineté concerne les investisseurs

Les divers programmes d’investissement en Europe ont déjà eu des impacts boursiers et cela devrait continuer.
TAI Anka – turecki, bezzałogowy aparat latający (UAV - Unman
 -  Mike Mareen - stock.adobe.com

« Les investisseurs doivent s’intéresser à la thématique parce qu’elle s’inscrit dans le long terme et que l’application du rapport Draghi n’en est qu’à ses débuts », considère Lazare Hounhouayenou. Chacun peut y trouver un intérêt. « Certains investisseurs sont véritablement convaincus par cette nécessité d’autonomie stratégique et voient les premiers jalons posés, poursuit-il. D’autres y voient de manière plus opportuniste des poches de croissance en Europe, liées à ces différents plans d’investissements massifs dont on peut estimer l’impact à 1.500 milliards d’euros dans les dix prochaines années. Ces thématiques peuvent attirer des investisseurs internationaux souhaitant diversifier leurs avoirs en dehors des Etats-Unis. » Les fonds thématiques axés sur la souveraineté suscitent l’intérêt de la clientèle, avec parfois certains bémols. « Nous avons eu beaucoup de rendez-vous clients ces derniers mois et nous constatons que tout le monde se sent concerné par le sujet. L’intérêt pour la thématique de la souveraineté est encore plus fort et plus sincère que ce que nous anticipions, se réjouit Emilie Brunet-Manardo. Dans certains pays, comme la France, cela est toutefois teinté d’un certain scepticisme sur le fonctionnement de l’Europe et le poids des déficits budgétaires. Par ailleurs, dès lors que des perspectives de cessez-le-feu apparaissent, les investisseurs se disent que le sentiment d’urgence va disparaitre et que la thématique restera lettre morte. Nous ne sommes pas du tout de cet avis : notre sentiment est que nous nous trouvons face à une nécessité existentielle, ce qui est source d’un vrai changement de paradigme. » Et de perspectives de croissances nouvelles pour de nombreuses entreprises cotées.

La souveraineté, nouvel investissement citoyen

Redorer le blason de l’Europe à un moment où les investisseurs ne juraient que par la technologie américaine, tel a parfois été le point de départ des fonds souveraineté. « L’idée du fonds a été inspirée par l’idée d’un réveil européen au moment de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, relate Emilie Brunet-Manardo. Le thème de la souveraineté était un moyen de flécher les investissements vers l’Europe, au travers de plusieurs secteurs stratégiques, à un moment où on voyait surtout se créer des paniers de valeurs défense à l’occasion du plan ReArm Europe. » Cette logique semble fonctionner, et pas seulement pour les investisseurs locaux. « Un an après sa création, notre stratégie est proche du milliard d’euros d’encours, ce qui témoigne d’un réel intérêt, y compris en dehors d’Europe, comme en Asie ou au Moyen-Orient, souligne Lazare Hounhouayenou. Il a souvent fallu expliquer le fonctionnement des institutions européennes pour les intéresser. Le fait que la défense soit un sujet fédérateur en Europe, chez tous les partis politiques, est aussi un point qui peut rassurer pour les investisseurs extérieurs. » L’Europe boursière a déjà changé de visage. « Pour les investisseurs asiatiques, par exemple, la thématique de la souveraineté permet de voir l’Europe sous un prisme nouveau. Historiquement, ils la voyaient surtout autour des sociétés du luxe », se souvient Damien Mariette.

Et si l’Europe était finalement une belle endormie ? « En 2002, le PIB européen était supérieur de 4 % à celui des Etats-Unis. Il n’en représente plus aujourd’hui que la moitié. En réinvestissant dans ses forces vives, il n’y a pas de raison que l’Europe ne puisse retrouver sa force économique et être une alternative pour les investisseurs aux Etats-Unis ou aux marchés émergents », pense Damien Mariette. En ce sens, investir dans l’autonomie stratégique européenne relève d’une prise de conscience qui devrait inspirer les citoyens, bien au-delà de leur stratégie d’investissement. « L’Europe était historiquement une puissance industrielle, plus que les Etats-Unis. La part de l’industrie dans le PIB européen a baissé de 18 % dans les trente dernières années et le chiffre est même de -30 % pour la France, rappelle Damien Mariette. En tant que consommateurs européens, nous avons collectivement participé à la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, en privilégiant des articles à moindre coût, ce qui a favorisé la délocalisation. La réindustrialisation est nécessaire pour regagner de l’indépendance, mais le succès des propositions du rapport Draghi suppose que nous changions en tant qu’investisseurs, et aussi en tant que consommateurs. » Make Europe Great Again ? Et pourquoi pas ?

La défense…l’éléphant dans la pièce

Quand on parle souveraineté, l’actualité nous impose un thème évident : la défense. En Europe, ce secteur a particulièrement brillé en Bourse en 2025. « Sur les trente dernières années, le secteur européen de la défense se traitait avec une décote par rapport aux sociétés américaines, du fait de la baisse des dépenses de défense en Europe. A partir du conflit en Ukraine, cette décote s’est résorbée, puis inversée. Après le discours de J.D. Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité en 2025, la prime des valeurs européennes sur les américaines a atteint un plus haut de 75  %, ce qui témoignait d’un optimisme très élevé par rapport aux risques d’exécution dans cette industrie, rapporte Damien Mariette. Depuis, le marché a ôté ses lunettes roses et la surcote a été ramenée à 20  %. » Plusieurs raisons peuvent expliquer cette tempérance retrouvée des investisseurs. « Dans l’ensemble, le secteur de la défense a sous-performé depuis début 2026, ce qui n’a pas empêché certains dossiers de très bien se comporter, observe Emilie Brunet-Manardo. L’interprétation qu’on peut en faire est qu’après une année 2025 particulièrement porteuse, l’absence de catalyseurs de court terme a incité les investisseurs à une rotation sectorielle vers des secteurs plus défensifs dans le contexte de la guerre en Iran : utilities, énergie, télécoms. Certaines publications financières ont aussi suscité quelques déceptions de court terme, malgré les ambitions de moyen terme très fortes des entreprises. La montée en cadence des entreprises prend du temps. »

Un autre facteur d’explication est le fait que l’Europe était vue en 2025 comme une zone de croissance. « Cela a attiré des flux importants de la part d’investisseurs internationaux, particulièrement sur le secteur de la défense du fait de sa forte visibilité, relève Lazare Hounhouayenou. Mais le conflit au Moyen-Orient constitue un choc plus important pour l’Europe et l’Asie, d’où une inversion des flux. Par ailleurs, les valeurs de la défense ont souvent un profil d’activité mixte – civil et défense –, la partie aéronautique étant affectée par le conflit. » L’intérêt d’une gestion active est de pouvoir arbitrer entre différents segments du secteur de la défense. « Le marché s’est désengagé des acteurs de la défense exposés aux cycles courts, comme les fournisseurs de munitions, pour se focaliser, par exemple, sur ceux capables de fournir des drones, indique Lazare Hounhouayenou. Cette rotation au sein du secteur est très favorable pour les nouveaux investisseurs, avec des valorisations redevenues raisonnables, autour de 25 fois les bénéfices. » Un ratio cohérent qui semble raisonnable au regard d’une croissance des bénéfices attendue deux fois supérieure sur les valeurs européennes par rapport aux acteurs américains du secteur.

Certes, on pourrait penser plus judicieux de financer la défense européenne via les nombreux acteurs non cotés du secteur. « Les acteurs cotés de la défense sont au bout de la chaîne de valeur : parmi eux se trouvent les grands donneurs d’ordres, des sociétés de taille mondiale qu’il faut renforcer pour permettre un ruissellement sur le reste des acteurs », estime cependant Emilie Brunet-Manardo. « Dans la défense, il est souhaitable de ne pas opposer les investissements cotés au non-coté, mais de favoriser un vrai continuum de financement, renchérit Lazare Hounhouayenou. D’ailleurs, pour passer à une échelle supérieure, certains acteurs peuvent opter pour une introduction en Bourse : c’est l’occasion pour des stratégies comme la nôtre de prendre le relais et d’accompagner le développement de ces entreprises. Les investisseurs choisissent entre coté et non-coté en fonction de leurs contraintes, notamment de liquidité.  » Dans la défense, les acteurs cotés ne sont certes que le sommet de l’iceberg et n’existeraient pas sans les nombreux acteurs non cotés de la chaîne de valeur. « Ce n’est d’ailleurs pas propre au secteur de la défense : sur la partie intelligence artificielle (IA), la majeure partie des acteurs européens sont non cotés : Mistral AI ou AMI, la société de Yann Le Cun étant des exemples emblématiques, illustre Damien Mariette. Mais la Bourse va retrouver son attrait premier : historiquement, pour les investisseurs en private equity, les sorties étaient plutôt industrielles, souvent avec un acquéreur non européen. Ce genre de solution ne sera plus accepté par les Etats dans la défense ou l’IA, du fait de la prise en compte de la notion d’autonomie industrielle. » La Bourse va devenir une sortie plus naturelle pour les petits acteurs en forte croissance, d’où l’intérêt de fonds de valeurs cotées capables de prendre le relais en matière de financement.

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