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Les marchés sous tension face au choc géopolitique
La montée des tensions au Moyen-Orient depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé des frappes aériennes contre l’Iran, le 28 février dernier, s’est rapidement imposée comme un facteur de déstabilisation majeur pour les marchés financiers. L’augmentation du prix du baril de pétrole et la moindre disponibilité de cette ressource stratégique, liées au blocage du détroit d’Ormuz, pourraient ainsi avoir des conséquences importantes sur l’économie mondiale et sur l’inflation. Plusieurs semaines après le début de la crise, les actions européennes accusent le coup, dans un environnement marqué par une forte incertitude sur la durée et l’intensité de ce conflit. Pour autant, derrière la correction des marchés, les fondamentaux apparaissent moins dégradés que ne le suggèrent les mouvements de court terme.
Un choc d’abord financier avant d’être économique
Dans l’immédiat, les marchés ont réagi principalement via les taux d’intérêt et la volatilité, preuve d’une intégration rapide de l’envolée du risque. « Les taux longs ont augmenté d’à peu près 50 points de base, les spreads de crédit se sont écartés et la volatilité est passée d’environ 15 % à plus de 30 % aujourd’hui, traduisant clairement une prise en compte des incertitudes générées par la situation », résume Frédéric Leguay, responsable de la gestion actions fondamentales chez Ostrum Asset Management.
Quant aux actions, elles ont aussi réagi, mais dans des proportions mesurées. « Un mois après le début de la crise, les signaux sur l’issue de cette guerre émanant de part et d’autre restent contradictoires et peu fiables, rendant la visibilité très limitée, analyse Thomas Brenier, directeur de la gestion et de la recherche actions chez Lazard Frères Gestion. Dans ce contexte d’incertitude, les marchés commencent à intégrer un scénario de conflit plus durable, comme en témoigne la poursuite de la baisse des actions européennes, désormais en recul d’environ 8 % depuis le début de la crise. » Par ailleurs, les investisseurs ne montrent pas de signes d’affolement. « Il n’y a pas de rupture dans les flux en direction des fonds actions, souligne Frédéric Leguay. Nous étions à 191 milliards de souscriptions nettes depuis le début de l’année avant la crise, contre 242 milliards aujourd’hui. En Europe, on passe de 18 à 15 milliards : cela reste extrêmement stable. »
Les enjeux sont mondiaux et concernent toutes les zones, même si les pays asiatiques et l’Europe sont particulièrement impliqués du fait de leur dépendance aux importations de pétrole. D’ailleurs, la Bourse américaine se montre plus résiliente : le MSCI USA fléchit d’environ 3 % seulement en euros. « Cette résistance s’explique en partie par la composition du marché américain puisqu’une part importante de l’indice est composée de grandes sociétés technologiques, avec des revenus récurrents moins sensibles à ce type de choc, observe Thomas Brenier. Il y a aussi un effet devise puisque le dollar s’apprécie dans ces phases de stress. » Pour autant, il ne faut pas croire que les Etats-Unis sont immunisés contre le risque pétrolier. « En réalité, de nombreux consommateurs sont exposés de façon comparable dans le monde, y compris aux Etats-Unis, précise Thomas Brenier. Bien que les Etats-Unis soient davantage protégés vis-à-vis de l’actualité par leur statut de producteur de pétrole, les ménages américains sont confrontés à une hausse plus élevée du prix de l’essence que les ménages français et européens du fait du mode de calcul des taxes. »
En Europe, la baisse a touché presque tous les domaines. « Sans surprise, un seul secteur est en hausse au sein de l’indice Stoxx Europe 600 : celui de l’énergie, qui progresse d’environ 10 % », indique Thomas Brenier. Tout le reste de la cote souffre, plus ou moins fortement. « Les replis les plus marqués concernent les secteurs liés à la consommation : l’automobile et le luxe reculent chacun de 14 %, tandis que l’immobilier affiche la plus forte chute, autour de 16 %, poursuit le gérant. Les secteurs cycliques sont également touchés, à l’image des banques, en retrait de 12 %. Cette évolution apparaît cohérente avec la sensibilité de ces établissements à la conjoncture : en cas de ralentissement économique, la hausse du chômage et des défauts de paiement entraîne mécaniquement une augmentation du coût du risque, ce qui pèse sur le secteur. »
Plus surprenant : les entreprises dans le domaine de la santé, pourtant considéré comme défensif, ont aussi été touchées, avec une baisse moyenne de l’ordre de 9 %, alors même que la remontée du dollar, devise dans laquelle elles réalisent une grande partie de leur activité, leur est profitable. « C’est assez étonnant mais il faut tenir compte des phénomènes de flux, qui peuvent brouiller les lignes, relève Thomas Brenier. En particulier, ces derniers jours, nous avons assisté à des opérations de ‘degrossing’. » Ce terme désigne le processus par lequel certains fonds spéculatifs réduisent leur exposition globale au marché en liquidant simultanément des positions longues et courtes. « De façon paradoxale, en réduisant leurs ‘shorts’, ils peuvent faire remonter des titres sur lesquels ils avaient des vues négatives, et notamment des actions très exposées aux problématiques actuelles », ajoute l’expert.
Chute des multiples
Les baisses de cours actuelles ne proviennent pas de révisions des anticipations de résultats des sociétés mais uniquement d’une compression des multiples de valorisation. « A fin 2025, les multiples s’établissaient à 16 fois les résultats à venir. Nous avons perdu 1,5 point de multiple, ce qui signifie que nous avons consommé les deux tiers de la hausse observée depuis l’été 2024, c’est-à-dire depuis le début de l’anticipation de l’amélioration bénéficiaire en Europe », rapporte Frédéric Leguay. Quant à l’impact sur les résultats des sociétés, il est encore difficile à évaluer.
A ce stade, les conséquences sur les entreprises restent peu visibles. « Pour l’instant, elles communiquent très peu sur le sujet, ou alors pour indiquer que cela n’a pas d’impact, note Frédéric Leguay. Mais c’est un schéma classique : le marché réagit toujours plus vite dans la prise en compte de ces chocs. » La durée du conflit constitue le point central pour évaluer les répercussions de la crise sur l’économie. « La hausse des prix de l’énergie, qui intervient dans l’ensemble des chaînes de valeur, entraîne une augmentation des coûts de production pour de nombreuses entreprises, ce qui, au niveau macroéconomique, alimente l’inflation et freine la croissance », décrit Frédéric Leguay.
Au niveau microéconomique, les effets diffèrent selon les sociétés. « Les secteurs fortement dépendants des produits pétroliers ou de leur acheminement sont touchés quasi immédiatement, estime-t-il. Leurs stocks étant généralement limités à deux ou trois semaines, des tensions peuvent apparaître très rapidement, comme en témoignent déjà certaines difficultés d’approvisionnement dans l’agriculture, notamment pour les produits phytosanitaires. Pour les autres activités, la diffusion est plus progressive. Toutefois, les perturbations de chaînes logistiques peuvent rapidement générer des tensions, à l’image de ce qui avait été observé lors des crises du Covid et du conflit russo-ukrainien. »
Des facteurs structurels à l’œuvre
Malgré le choc, la plupart des arguments en faveur des actions européennes demeurent globalement inchangés. En début d’année, les investisseurs mettaient en avant les atouts de la zone : un environnement macroéconomique stable, caractérisé par de la croissance et une inflation maîtrisée, et des politiques de relance soutenant l’activité. S’y ajoutait une dynamique de fond autour de la souveraineté européenne, avec des investissements massifs attendus dans des secteurs clés tels que la défense, l’industrie ou les infrastructures. Enfin, la zone était vue comme une alternative évidente pour les investisseurs en quête de diversification au-delà des Etats-Unis. « La plupart de ces éléments sont toujours présents, assure Thomas Brenier. La crise renforce même certains aspects, notamment la nécessité d’une autonomie stratégique, qu’il s’agisse de l’énergie, des chaînes d’approvisionnement ou de la défense. » Et d’ajouter : « C’est un véritable ‘wake-up call’ sur la nécessité de réinvestir massivement, en particulier dans la défense et les capacités industrielles. »
D’autant que la perspective d’un rebond des bénéfices n’est, à ce stade, pas remise en cause. « Le principal moteur d’attractivité de l’Europe en début d’année reposait sur une forte croissance des résultats attendue en 2026 et 2027, avec des prévisions d’environ 13 %, puis 14 %, rappelle Frédéric Leguay. Cette dynamique est d’autant plus importante qu’après trois années quasi nulles en matière de progression des bénéfices, il devenait nécessaire de renouer avec une hausse significative. » Dans un scénario de sortie de crise rapide et de normalisation de la situation, les marchés pourraient donc rebondir assez vite. « Nous avons légèrement abaissé nos attentes de performance, d’un peu plus de 10 % à un niveau légèrement inférieur, en raison de prévisions de croissance des bénéfices revues à la baisse – de 8,5 % à 6,5 % – ainsi que d’un ajustement modéré des valorisations, détaille Frédéric Leguay. Malgré cela, nous restons confiants dans la capacité des marchés européens à continuer d’attirer les investisseurs. »
Un point de vigilance est toutefois souligné, concernant l’Allemagne : « L’enthousiasme autour des investissements dans la défense et les infrastructures s’essouffle, en raison d’un consensus politique plus fragile et d’une mise en œuvre plus lente que prévu, constate Thomas Brenier. Cela introduit des doutes sur l’ampleur de la relance, même si la trajectoire globale reste inchangée. »
Des opportunités dans certains secteurs
Point positif : la baisse des valorisations peut faire émerger des opportunités. « A 14 fois les résultats, le marché européen redevient attractif, surtout dans un environnement où d’autres places sont plus chères », considère Frédéric Leguay. Si la trajectoire des résultats se confirme, la progression des bénéfices sera sans doute légèrement inférieure aux attentes de début d’année, mais les valorisations apparaîtront plus intéressantes. « Cela redonne du potentiel, avec la perspective, à horizon 12 mois, de combiner une reprise – même modérée – de la croissance des bénéfices et une expansion des multiples, souligne Thomas Brenier. Autrement dit, le potentiel demeure, à condition d’une résolution rapide de la crise et d’un retour à des conditions économiques plus fluides. »
Certains secteurs pourraient en profiter davantage, à l’image de la défense qui offre une forte visibilité. « Après une importante revalorisation et un engouement marqué des investisseurs, une phase de respiration était inévitable, estime Frédéric Leguay. Le mouvement actuel, amplifié par des flux de marché, constitue davantage une opportunité de se repositionner qu’une remise en cause des fondamentaux. » L’afflux massif de capitaux observé depuis deux ans, notamment via les exchange-traded funds (ETF) sectoriels, avait conduit à une concentration des investissements sur un nombre limité de valeurs, entraînant un gonflement excessif de certaines valorisations, en particulier sur le segment des petites et moyennes capitalisations. « La baisse redonne ainsi du potentiel, d’autant que les perspectives fondamentales du secteur restent solides, voire légèrement améliorées, contrairement à d’autres segments comme le luxe, explique Thomas Brenier. Les perspectives à horizon 2030 et au-delà s’améliorent, sans être encore pleinement intégrées dans les valorisations actuelles. Il convient toutefois de rester sélectif, les flux ayant eu tendance à soutenir l’ensemble du secteur de manière indifférenciée. »
Quant au secteur financier, principal contributeur à la progression des indices l’an dernier, il affiche lui aussi un potentiel renouvelé. « La baisse des cours, de l’ordre de 15 % en moyenne pour les banques, redonne de l’attrait au secteur, qui offre par ailleurs des retours très élevés aux actionnaires et une bonne visibilité, maintenant que les capitaux propres ont été reconstitués post-crise financière de 2008 », analyse Frédéric Leguay. Le déploiement de l’intelligence artificielle pourrait en outre aider ces acteurs à réduire leurs coûts. Doté d’un bêta élevé, le secteur peut encore souffrir tant que le marché reste orienté à la baisse, mais il présente un potentiel de rebond significatif. « Il existe des potentiels d’appréciation de l’ordre de 25 % à 30 %, voire davantage pour certaines banques », conclut Frédéric Leguay.
Dans ce contexte de forte incertitude, la gestion des portefeuilles nécessite prudence et patience. « Dans ces périodes où le marché baisse de façon assez unidirectionnelle, on a tendance à ne pas faire énormément de mouvements », observe Thomas Brenier, rappelant que « si le conflit s’arrête, le marché peut reprendre 10 % ou 15 % », ce qui rend tout repositionnement risqué. Il privilégie ainsi des ajustements tactiques, notamment via le stock-picking, en saisissant des opportunités sur des titres redevenus plus attractifs. Un constat partagé par Frédéric Leguay : « La baisse des marchés nous permet de nous désensibiliser progressivement aux valeurs défensives pour nous repositionner sur des titres à fort potentiel au sein de secteurs décotés », indique-t-il, tout en insistant sur la nécessité d’attendre que les valorisations intègrent pleinement les risques liés à la situation actuelle.
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