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Les trois leviers structurels qui maintiennent les marchés mondiaux de l'énergie en équilibre

J. Safra Sarasin
Entre choc et résilience, la crise au Moyen-Orient offre l’opportunité d’analyser comment les marchés énergétiques s’adaptent grâce à des mécanismes structurels.
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Les marchés de l’énergie connaissent une crise sans précédent. Au début du conflit, la fermeture du détroit d’Ormuz a supprimé l’équivalent de 20 millions de barils par jour (Mbbl/j), imposant une prime structurelle sur le cours du pétrole brut, des produits raffinés et des matières premières pétrochimiques. Paradoxalement, les marchés ont anticipé une résolution rapide de la crise, le cours du pétrole continuant d’évoluer sous la barre symbolique des 100 dollars/bbl depuis mai. Cet optimisme résulte de mouvements profonds dans les fondamentaux des marchés. En effet, face à un choc majeur, trois mécanismes physiques distincts, reposant sur des signaux de prix relatifs[1], s’activent afin d’absorber le déséquilibre entre l’offre et la demande.

Le temps comme amortisseur

Premièrement, les marchés s’expriment par le biais de l’ensemble de la courbe des contrats à terme. La structure des marchés à terme, c’est-à-dire, la différence de prix entre les échéances, permet à tout moment d’ajuster le déséquilibre. Cette courbe à terme reflète la perception du marché concernant la sécurité de l’approvisionnement, l’état des stocks, les risques géopolitiques et les anticipations quant à l’avenir. Cette optionalité temporelle est la plus rapide à s’activer lors des chocs mais ne représente en aucun cas une prévision future des prix de la matière première sous-jacente.

Elle permet de déplacer l’offre entre le présent et le futur par l’intermédiaire d’une augmentation des stocks lorsque le marché est bien approvisionné ou d’une libération des inventaires lorsque l’offre se réduit. Lorsque l’offre est suffisante, la structure est alors en report (contango en anglais). Cette situation permet de couvrir les coûts de stockage, de financement et les autres coûts de portage. Ainsi, le marché offre une incitation à stocker la matière première afin de reporter l’offre à une date ultérieure. A l’inverse, lorsque le marché se tend, la courbe bascule en déport (backwardation en anglais), ce qui permet de libérer les inventaires dans le présent afin de répondre à une demande immédiate. Ainsi, le déport reflète souvent l’urgence et la rareté, tandis que le report reflète souvent le confort et l’excédent.

Aujourd’hui, l’ensemble des marchés pétroliers est en déport, témoignant d’une forte demande pour l’offre à court terme, d’une diminution des stocks et d’une offre contrainte. En avril, l’écart de prix entre les deux premières échéances du Brent a atteint son paroxysme avec un record historique à 9,65 dollars/bbl, marquant une incertitude dans les chaînes d’approvisionnement. Depuis, la libération des stocks stratégiques des pays membres de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a permis de calmer temporairement le marché.

Les barils changent de route

Deuxièmement, une réallocation des flux physiques, aussi appelée arbitrage géographique, a également permis de limiter l’impact haussier sur les marchés à terme. Une partie du pétrole, environ 7 Mbbl/j, produit dans le golfe Persique a été redirigée via deux pipelines de contournement. En outre, la différence de prix entre le WTI américain et le Brent a également permis aux Etats-Unis d’exporter un volume record de pétrole ces derniers mois. Cela a pour conséquence une diminution des inventaires américains de carburants, créant des inquiétudes sur le prix du carburant domestique à quelques mois des élections de mi-mandat. Enfin, ayant perdu accès aux flux de gaz naturel qataris, les acheteurs asiatiques ont immédiatement cherché des alternatives, ce qui a conduit à la diversion vers l’Asie de cargaisons de GNL américain initialement destinées à l’Europe.

Quand le prix casse la demande

Enfin, une augmentation des prix engendre une destruction de la demande pour l’ensemble des consommateurs. Les acheteurs se détournent d’une matière première, ce qui permet parfois l’essor d’une autre : c’est l’arbitrage de substitution. Après l’augmentation des cours, la Chine a réduit ses importations de 6,6 Mbbl/j en puisant dans ses stocks, parmi les plus élevés au monde, réduisant la production de ses raffineries plutôt que d’acheter à des prix élevés. Depuis mai 2026, la compression des marges de raffinage (appelé cracks) illustre cette destruction de demande asiatique.

Les marchés de l’énergie ont fait preuve d’une extrême résilience face à l’ampleur de la crise actuelle. Néanmoins, aucun flux n’a permis de compenser totalement la perte d’offre du Moyen-Orient. Une concrétisation tardive des accords diplomatiques pourrait encore diminuer les inventaires, ne laissant plus aucune marge de manœuvre aux marchés. C’est précisément dans ces configurations, où les équilibres sont fragiles et les signaux de marché décisifs, qu’une lecture attentive de la structure des courbes à terme et des fondamentaux physiques, combinée à une allocation diversifiée, constitue un avantage pour l’investisseur en matières premières.

[1] structure à terme des cours, les arbitrages régionaux et les ratios entre produits

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