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« L’effort en faveur de la transition énergétique et de la souveraineté européenne a un coût, mais représente une formidable opportunité pour l’Europe »
La crise énergétique issue de la guerre au Moyen Orient, qui met en exergue notre besoin de souveraineté énergétique, va-t-elle, selon vous, modifier les comportements des consommateurs et des industriels ?
La consommation d’énergies fossiles diminue en Europe depuis deux décennies, portée par la stratégie ambitieuse de l’Union européenne. Toutefois, les dépendances restent encore fortes. Le renchérissement des prix du pétrole et du gaz consécutif aux tensions au Moyen-Orient, et plus largement la hausse des coûts de l’énergie en Europe, devraient infléchir les comportements des consommateurs, particuliers comme industriels. Ce phénomène avait déjà été observé à la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine : le signal prix joue un rôle déterminant.
Un mouvement d’électrification des usages est engagé, tant dans la mobilité que dans les process industriels, mais il reste encore insuffisant. Du fait de cette nouvelle impulsion, nous devrions assister à une accélération dès 2026. La réindustrialisation ne se fera pas avec les techniques du passé. Nous anticipons notamment une montée en puissance des investissements dans les carburants de synthèse, ainsi qu’une accélération des projets de gaz renouvelables, en particulier la méthanisation, qui suscitent un intérêt croissant des industriels. Par ailleurs, les ventes de véhicules électriques devraient fortement progresser, les automobilistes se rendant compte qu’ils peuvent diviser jusqu’à quatre leur coût au kilomètre. Dans ce contexte, l’Union européenne doit faire preuve de constance, notamment en maintenant la trajectoire de réduction des quotas de CO2, afin d’accompagner la transition vers des processus industriels moins émissifs. Nous avons besoin d’une Europe visionnaire. Cet effort en faveur de la transition énergétique et de la souveraineté européenne a un coût, mais constitue également une formidable opportunité de création de valeur et de relance économique.
Les freins à l’électrification des usages pourront-ils être levés ?
Des freins à l’électrification persistent sur les trois piliers du système électrique : production, consommation et flexibilité. Les délais de raccordement au réseau constituent un enjeu majeur, avec des files d’attente pouvant atteindre plusieurs années. Par ailleurs, les solutions de flexibilité, essentielles pour assurer l’équilibre entre production et consommation en temps réel, restent encore insuffisamment déployées. Toutefois, de nombreuses initiatives émergent : développement des batteries, pilotage de la demande — dans la continuité de dispositifs historiques tels que le délestage des chauffe-eaux mis en place dès les années 1960.
Une stratégie énergétique s’inscrit nécessairement dans le temps long. Sous l’impulsion de l’Union européenne, notamment à travers le Pacte vert et l’objectif de neutralité carbone à horizon 2050, les États membres sont engagés dans une transformation profonde, bien que parfois difficile à appréhender à court terme. Des actions concrètes sont déjà à l’œuvre : soutien aux interconnexions électriques (notamment entre la France et l’Espagne), dispositifs de subventions, prêts bonifiés ou crédits d’impôt pour accompagner le développement du stockage et des flexibilités. Chaque État membre met en œuvre sa propre trajectoire en fonction de ses ressources. Si la France, l’Italie et l’Espagne bénéficient d’importantes capacités hydrauliques, ce n’est pas le cas de l’Allemagne ou de la Belgique par exemple. La France se repose largement sur le nucléaire, tandis que l’Allemagne s’en est affranchie, avec un objectif de 70 % d’énergies renouvelables d’ici 2035. Dans ce contexte, le développement des capacités de stockage est indispensable, qu’il s’agisse de stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), de batteries ou de solutions de conversion en hydrogène. Nous observons d’ailleurs une évolution structurelle : les projets renouvelables sont désormais de plus en plus souvent couplés à des solutions de stockage afin d’optimiser leur rentabilité et leur compétitivité.
« Désormais les projets de production d’énergie renouvelable sont souvent couplés à des solutions de stockage »
L’évolution des capacités de stockage sera-t-elle une réponse suffisante à l’intermittence des énergies renouvelables ?
Ces initiatives resteront toutefois insuffisantes et devront être complétées par des capacités pilotables, fondées sur des moyens de production nucléaire ou, à court et moyen terme, fossiles. A ce titre, l’Allemagne a engagé un programme de construction de centrales à gaz, représentant l’équivalent d’une dizaine de réacteurs nucléaires, destinés à jouer un rôle de back-up afin de compenser l’intermittence des énergies renouvelables. L’objectif est que ces installations n’affichent à terme qu’un faible taux d’utilisation (facteur de charge), de l’ordre de 20 %, leur mobilisation étant limitée aux périodes d’insuffisance de production d’énergie solaire ou éolienne. Progressivement les centrales à charbon disparaîtront Outre-Rhin, alors que leur production reste encore équivalente à celle des centrales à gaz.
La hausse des coûts de financement pourrait-elle ralentir ces développements ?
Le mouvement d’électrification est en marche. S’il n’est pas aussi rapide qu’espéré, il repose sur des investissements considérables et s’inscrit donc dans un temps long. Dans ce contexte, la hausse des taux d’intérêt renchérit le coût du capital, ce qui pénalise effectivement des secteurs fortement capitalistiques. À l’inverse cependant, le maintien de prix élevés du gaz contribue à améliorer la compétitivité relative et la rentabilité des investissements dans les énergies renouvelables, notamment l’éolien et le solaire, ce qui est favorable à leur développement.
L’électrification des usages passe en particulier par la généralisation des véhicules électriques. Dans ce domaine aussi comment concilier transition énergétique et souveraineté ?
Si le risque d’un afflux massif de véhicules chinois est réel, les dispositifs réglementaires mis en place par l’Union européenne visent précisément à préserver la compétitivité de l’industrie européenne et à éviter l’apparition d’un retard structurel. Ils ont déjà incité les constructeurs à engager la transformation de leurs outils industriels. Par ailleurs, un standard technologique est désormais en train de s’imposer, ouvrant la voie à un déploiement massif du véhicule électrique, potentiellement dès cette année. Nous avons atteint un niveau de maturité technologique permettant de répondre aux attentes des consommateurs, tant en termes d’autonomie que de temps de recharge et de coût total d’usage. Au-delà de leur rôle dans la mobilité, les véhicules électriques constituent également un levier de flexibilité pour le système électrique. Connectés au réseau, ils peuvent bénéficier de signaux prix différenciés selon les heures de recharge et, à terme, contribuer au stockage et à l’équilibrage du réseau.
Quel bilan tirez-vous aujourd’hui des investissements réalisés par Sienna IM en faveur de la transition énergétique ?
Sienna Investment Managers finance, en dette privée, des projets complexes contribuant à la transition énergétique dans plusieurs pays européens. A travers ces investissements nous jouons un rôle de catalyseur en accompagnant les projets les plus pertinents au regard des besoins identifiés. Depuis 2015, nous avons ainsi financé plus de 3 gigawatts de capacités — soit l’équivalent de trois réacteurs nucléaires — sans enregistrer de défaut sur les 55 opérations réalisées. Dans un contexte de renforcement de la souveraineté énergétique européenne, notre ambition est de participer activement à la construction de nouvelles infrastructures énergétiques à la fois compétitives, décarbonées contribuant ainsi à la réduction de notre dépendance énergétique.
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