Il est encore temps ! « Au prix de quelques adaptations limitées qui ne semblent pas insurmontables, la place financière de Paris a une véritable opportunité de gagner un peu de compétitivité », a estimé le 7 juin Albéric de Montgolfier, lors de la remise du rapport de la Commission des finances du Sénat sur les retombées du Brexit sur les places financières (« Places financières : quelle stratégie française face au Brexit ? »).Selon le rapporteur général, le Brexit constitue un levier unique pour renforcer la dimension internationale de la place de Paris, par le rééquilibrage du paysage financier européen qu’il est susceptible d’entraîner. Il s’agit de développer le potentiel de croissance de la place financière de Paris dans une perspective de moyen terme, à l’image de ce qui a pu être réalisé dans les années 1980 pour moderniser à l’époque la place financière. Un chantier de taille dans la mesure où l’internationalisation de la place demeure pénalisée par l’inadaptation de son environnement fiscal, social et réglementaire, selon lui.Si on prend par exemple le secteur de la gestion d’actifs, l’industrie française de la gestion d’actifs est la deuxième d’Europe, derrière Londres, mais elle repose sur une base essentiellement domestique : 14% seulement des actifs gérés depuis Paris étant d’origine étrangère contre 38% à Londres. Autre évolution souvent montée en épingle, la part des fonds domiciliés en France est passée, selon les données de l’Efama, de 21% en 2004 à 13% en 2016, soit un recul de près de 40% sur la période. On peut aussi observer la tendance à délocaliser des activités à forte valeur ajoutée sur d’autres places européennes. La France est ainsi le premier client de l’assurance-vie luxembourgeoise, quatre des six premiers assureurs luxembourgeois étant des filiales de groupes français. Comme par hasard, les primes d’assurance-vie encaissées auprès des Français par les entreprises opérant depuis le Luxembourg sont en forte hausse.Dans ce contexte, la Commission des Finances salue les initiatives de valorisation de la place de Paris mais estime qu’elles ne sauraient se substituer à la mise en œuvre d’un train de réformes plus structurelles visant à répondre aux difficultés rencontrées pour attirer entreprises et capitaux internationaux. Le rapport décline ainsi un certain nombre de recommandations (14 au total) dans les domaines fiscal, juridique et réglementaire, qui devraient permettre à la place de Paris de vraiment s’internationaliser et tirer pleinement parti du Brexit.Sur le chapitre du passeport européen, notamment, le rapport préconise de rendre plus exigeants les régimes d’équivalence afin de maîtriser les risques de divergence réglementaire (recommandation n°2). Si certains services financiers pourraient continuer d’être fournis depuis le Royaume-Uni après le Brexit, les régimes d’équivalence existants ne constituent pas une réelle alternative au passeport, selon le rapport. Plusieurs études ont récemment mis en évidence les faiblesses de la législation actuelle en la matière, entre le manque d’encadrement des conditions dans lesquelles l’équivalence peut être délivrée ou encore le caractère lacunaire des modalités de suivi de l’équivalence.En attendant, la City et les autorités britanniques évoquent la mise en place d’un régime « avancé » d’équivalence couvrant l’ensemble du secteur financier et d’un accord général permettant d’assurer la transition. Il n’empêche ! Le risque de contournement du passeport existe bel et bien et le rapport suggère de préciser les critères de substance devant être exigés par les autorités nationales en cas de délégation de gestion au bénéfice d’un pays tiers et renforcer la gouvernance et les pouvoirs de l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF ou ESMA), afin de prévenir l’installation d’entités « boîte aux lettres » au sein de l’Union européenne (reco n°3).Sur le chapitre de la fiscalité, régulièrement dénoncée pour son instabilité chronique, le document propose plusieurs mesures susceptibles de renforcer la compétitivité du cadre fiscale : suppression de la tranche supérieure du barême de la taxe sur les salaires (reco n°5), renforcement du régime des impatriés avec une exonération totale de la taxe sur les salaires (reco n°6), baisse de la TTF de 0,3% à 0,2% et suppression de l’extension aux transactions intrajournalières en attendant les résultats de la négociation de projet européen de TTF (reco n° 7), modification du régime des stock-options afin de se rapprocher du niveau de taxation des plans d’intéressement à long terme de la moyenne européenne (reco n°8) ou encore adossement de la société de libre partenariat à un régime fiscal adapté aux besoins des investisseurs internationaux, afin que le secteur de la gestion d’actifs dispose d’un véhicule concurrentiel au niveau européen (reco n° 9).Au total, le Brexit permet une fois de plus de pointer les forces et surtout les faiblesses de Paris par rapport à ses concurrents et d’évoquer la problématique des services financiers à l’aune des négociations avec le Royaume-Uni. Rien n’est figé et l’ampleur du rééquilibrage du paysage financier européen dépendra pour beaucoup des relations futures qui vont s’instaurer entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Dans cet environnement plus incertain que jamais, la place de Paris a toutes les clés pour changer de stature. Pour quelques centaines de millions d’euros…