Depuis cinq ans, la Caisse de pensions de l’Etat de Vaud (CPEV) a multiplié ses investissements dans les matières premières. A fin 2015, le montant des actifs placés dans ce secteur controversé était de 368 millions de francs, soit près de trois fois plus qu’en 2012 (130 millions). Plus d’un tiers de cette somme (35%) concerne les produits agricoles, le solde étant partagé entre métaux industriels, métaux précieux et énergie1. Sur une fortune de plus de 11 milliards de francs, cette manne peut paraître dérisoire. Mais elle touche à une problématique particulièrement sensible, celle de la spéculation alimentaire. En 2013, le député Samuel Bendahan (ps) avait interpellé le Conseil d’Etat vaudois sur cette pratique, dans le sillage du lancement de l’initiative fédérale «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires», refusée par le peuple le 28 février dernier. Une «allocation stratégique de 2%» Il s’inquiétait déjà de l’engagement de la CPEV sur ce marché, mentionnant que «certaines hausses de prix massives liées à la spéculation ont des conséquences humaines désastreuses pour des populations très dépendantes des produits de base», notamment au Sud. Dans sa réponse, le Conseil d’Etat rappelait que le Conseil d’administration de la caisse publique, composé paritairement de représentants de l’employeur (Etat) et des employés, définissait librement sa stratégie d’investissement et avait choisi de préserver une «allocation stratégique de 2%» dans les matières premières. Garantir les rentes sur le long terme Depuis, ce plafond a été largement dépassé puisque la «classe d’actifs» en question atteignait, fin 2015, 3,3% de la fortune de la CPEV. «L’allocation a changé sur décision du Conseil d’administration, en raison notamment de l’actualité des marchés (abandon du taux plancher par la BNS)», explique par e-mail Marco Ferrara, conseiller en communication chez Retraites Populaires, qui assure la gestion de la caisse des fonctionnaires vaudois. Il souligne par ailleurs que la mission première de la CPEV est de garantir les rentes sur le long terme. «La CPEV travaille en faveur des assurés, qu’elle doit servir. Elle investit dans les matières premières dans un but de diversification et de maîtrise des risques sur la durée. Ces objectifs ont jusqu’ici été remplis», affirme-t-il. Compréhensible d’un point de vue financier, l’explication ne convainc pas pour autant Samuel Bendahan. Le député et économiste juge pour le moins «surprenante», voire «choquante», la hausse des investissements dans ce secteur au vu des discussions politiques d’il y a trois ans. «Il ne semblait alors pas question que ces montants augmentent!» «Le jeu n’en vaut pas la chandelle» De plus, la CPEV aurait selon lui peu à perdre financièrement en se retirant complètement du marché problématique des denrées agricoles. «Pour les assurés, ces quelques pourcents dans un portefeuille ne représentent pas grand-chose, alors que les dégâts éthiques et sociaux sont considérables. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.» Responsable Entreprises et Droits humains à l’ONG Pain pour le prochain, Yvan Maillard Ardenti critique également ces opérations «spéculatives». «C’est un jeu de ‘qui perd gagne’. En misant sur les matières premières agricoles, l’investisseur fait le pari d’une hausse des prix, au détriment des consommateurs des pays du Sud. De la part d’une caisse publique, c’est scandaleux!» estime le spécialiste. Depuis des années, Pain pour le prochain milite auprès des banques, caisses de pension et autres institutions financières pour qu’elles abandonnent ces investissements. En 2014, l’ONG avait sondé toutes les institutions de prévoyance en Suisse sur ce sujet. Résultat: un très faible taux de réponse (9%), mais quelques «bonnes surprises». Certaines caisses ont renoncé Une poignée de grandes institutions comme Publica (caisse du personnel de la Confédération) ou les caisses de pension de l’Etat de Genève et de Zurich ont affirmé ne plus investir dans ce secteur. Retraites Populaires, qui gère les fonds de la CPEV, a aussi choisi de renoncer aux matières premières agricoles pour ce qui est de ses propres investissements. Au-delà des raisons éthiques souvent invoquées, de nombreuses institutions financières ont renoncé à placer leur fortune dans les denrées agricoles sur la base d’un calcul purement économique, alors que les prix sont à la baisse depuis plusieurs années. Les cours des matières premières en baisse depuis 2012 C’est aussi ce qui étonne Yvan Maillard Ardenti dans le cas de la CPEV. «La caisse vaudoise a augmenté ses investissements au plus mauvais moment. Depuis 2012, les cours n’ont cessé de chuter. Elle a donc probablement perdu de l’argent», relève-t-il. Quoi qu’il en soit, le Conseil d’Etat rappelait en 2013, dans sa réponse au député Bendahan, ne pas être compétent pour influer sur les choix de la caisse de pension. Et de préciser, toutefois: «Selon le Conseil d’administration de la CPEV, il n’y a pas de lien statistique entre les investissements institutionnels et les variations des prix de ces produits. Dès lors, il considère que ces investissements ne se font pas à des fins spéculatives.