Le Secours Catholique s’est retrouvé là où on ne l’attendait pas. L’organisation caritative a publié en juin un rapport de 162 pages sur le système financier mondial accompagné de recommandations. «La finance aux citoyens», remis entre les mains du Président de la République, veut inciter au débat et à la mobilisation dix ans après la crise. Le rapport interroge le rôle de la finance dans l’économie, vue notamment comme une des causes structurelles de la pauvreté et des injustices économiques et sociales contre lesquelles le Secours Catholique lutte au jour le jour. Les auteurs du rapport ne cherchent pas pour autant à clouer au pilori la finance. « Elle est nécessaire et utile à l’économie et il n’y a pas une finance, mais des finances », prévient d’emblée, au cours d’une conférence, mercredi 3 octobre, Grégoire Niaudet, chargé de plaidoyer international Finance – Secours Catholique – Caritas France et auteur du rapport, comme pour rassurer une partie de l’auditoire composée de banquiers et financiers. AG2R La Mondiale qui accueillait dans ses locaux les échanges organisés par le Club Finance ORSE (Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises) et Carbone 4, ne dira pas le contraire. « Le débat démocratique a été confisqué par un secteur financier hypertrophié » Mais dix années après la crise financière, « on ne voit pas de questionnement fondamental sur la finance », insiste Grégoire Niaudet qui veut éveiller les consciences. « Le débat démocratique a été empêché à cause de la confiscation des idées par un secteur bancaire et financier hypertrophié », conforte Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. « Il est important de remettre la finance au service de l’intérêt général et de se libérer de ses arguments, souvent purement rhétoriques, qui entravent le débat démocratique », ajoute-t-elle en s’appuyant sur le livre d’Albert O. Hirschman, « Deux siècles de rhétorique réactionnaire ». Le rapport affirme que la finance mondiale souffre toujours d’un manque de régulation et ne répond pas aux enjeux écologiques et sociaux. D’un côté les pouvoirs publics et les banques centrales sont allés trop loin en inondant le marché de liquidités qui ont contribué à faire grossir de nouveau le secteur financier et des bulles. « Les banques centrales gèrent la crise en préparant celle d’après », lance Jézabel Couppey-Soubeyran. Les banques se sont-elles gavées ? Philippe Setbon, directeur général de Groupama AM, présent dans la salle, les a défendues en pointant la responsabilité des banques centrales : « lorsqu’on donne des bonbons à des enfants, ils les prennent ». « Lorsqu’on donne des bonbons à des enfants, ils les prennent » D’un autre côté, le Secours Catholique pense que le régulateur n’est pas allé assez loin après la crise. « Les mesures prises ont souvent été édulcorées par les lobbys bancaires et financiers, ou complexifiés pour les rendre inapplicables », estime Grégoire Niaudet en prenant pour exemple les 2.300 pages de la loi Dodd-Franck rendue « très difficile à mettre en œuvre ». Quant à Bâle III et ses effets sur les banques, « ce sont des micros touches de macro prudentiel », mitraille Jézabel Couppey-Soubeyran. Des proposition pour mettre la finance au service de l’intérêt général Afin de créer plus de stabilité dans la finance et de modifier l’allocation des flux financiers vers l’économie réelle, les auteurs du rapport proposent notamment de fixer un ratio de levier de 5 au maximum pour les banques soit 20% de fonds propres à leur bilan mais également pour toutes les structures d’investissement comme les fonds de private equity et les hedge funds. Ils pensent également nécessaire de limiter l’activité bancaire à la collecte des dépôts, l’octroi et la gestion des moyens de paiement. Les banques d’investissement, « acteurs de la spéculation et du shadow banking » seraient exclues du refinancement à la Banque Centrale. « Il n’y a pas eu de remise en cause du modèle des banques dont l’activité de crédit ne représente qu’un tiers de leur activité », souligne Jézabel Couppey-Soubeyran. Le Secours Catholique propose aussi de se saisir de l’outil des réserves obligatoires des banques à la banque centrale pour encadrer le crédit. « La régulation doit être simple et basique pour renforcer les fonds propres des banques », estime Jérôme Courcier, ancien banquier au Crédit Lyonnais, aujourd’hui responsable RSE au Crédit Agricole SA et membre de l’association Happy Bankers. « La régulation doit être simple pour renforcer les fonds propres des banques » Pour répondre aux enjeux climatiques, les auteurs proposent d’instaurer un malus/bonus sur les pondérations en risque de Bâle III en fonction de l’impact climatique des projets financés. Ils restent également très attentifs au travail de la commission européenne sur la finance durable et une future taxonomie des actifs. Enfin, les régulateurs ne devraient pas échapper à une réforme en revoyant la composition des organes de direction des superviseurs ou encore en créant une instance politique émanant par exemple des Nations-Unies pour piloter la régulation. Le banquier Jérôme Courcier, membre de l’association Happy Bankers, appelle à un sursaut des financiers et des autorités publiques. Il se réfère à l’essai de Peter Sloterdijk, « Après nous le déluge » pour qui le libéralisme, depuis l’abandon de l’étalon-or en 1971, produit sa propre destruction. « La somme des libérations d'énergie dans le processus de civilisation dépasse régulièrement la capacité qu’ont les forces liantes qui permettent la culture », cite-t-il. TV