Etonnante table ronde que celle proposée hier dans le cadre de la sixième édition des Entretiens de l’AMF consacrée à l’Europe des services financiers et notamment au bilan de la directive MIF deux ans après son entrée en vigueur. Invité à ouvrir le bal des discussions, Jörgen Holmquist, directeur général de la direction générale «Marché intérieur et services» de la Commission européenne, n’a pas hésité une seconde. «La directive MIF constitue un grand pas en avant. Globalement, c’est un succès», a-t-il affirmé dans un premier temps avant d’ajouter que des «ajustements» seraient peut-être nécessaires dans le cadre de la révision de la directive qui devrait occuper une bonne partie de l’année 2010.Bien lui en a pris car, à une exception près, tous les participants -les MTF n'étant pas représentées- au débat ont vivement critiqué la directive. A l’instar de Martin Bouygues, le patron du groupe éponyme, qui, en tant qu’émetteur, a été particulièrement virulent. «Nous ne savons plus ce qui se passe sur nos cours et sur nos transactions», a notamment déclaré Martin Bouygues en référence à la multiplication des plates-formes. A tel point que le groupe n’a pas été en mesure d’intégrer des données sur l’évolution de son cours de bourse dans son rapport annuel. Il a également déploré l’explosion des coûts et évoqué les péripéties «ubuesques» liées à la classification des investisseurs qui génère une «bureaucratie très lourde». Conclusion: «Nous sommes assez fâchés».Même constat pour le directeur financier de Groupama, Helman Le Pas de Sécheval, qui estime que la directive n’a rien changé pour l’investisseur. «Nous étions très circonspects dès le départ sur les effets escomptés. Le bilan est assez négatif», a-t-il indiqué. «La directive a fait la part belle aux «market makers» et aux dark pools», a-t-il ajouté, ce qui a entraîné une atomisation de la liquidité sans que l’on observe par ailleurs une croissance de la liquidité globale.Le directeur général du London Stock Exchange (LES), Xavier Rolet, a reconnu que la part de marché du LSE était passée de plus de 80% à environ 60% sous l’impact de la concurrence des plates-formes. Il a également évoqué la fragmentation de la liquidité, avec une valeur moyenne de la transaction passée d’un peu plus de 60.000 livres avant la livre à 7.000 livres. Et si le coût des transactions a baissé, le coût du «post trade» a augmenté. Résultat, la directive MIF n’a pas eu l’impact qu’à pu avoir la réglementation équivalente aux Etats-Unis (Reg NMS) en raison de la fragmentation du «post-trade». « Les marchés d’actions en Europe sont anémiques, tant en termes d’agrégats que de vélocité», a-t-il déploré. En Europe, qui représente 31% du PIB mondial, la liquidité journalière sur les bourses s’inscrit entre 25 et 30 milliards de dollars; aux Etats-Unis, qui représente 27% du PIB mondial, elle atteint 300 milliards de dollars.Roland Bellegarde, vice-président exécutif responsable du trading en Europe de Nyse Euronext, a pour sa part dénoncé une double concurrence. «Les plates-formes multilatérales de négociation, qui ont parfois de grosses parts de marché, opèrent à perte. On peut donc s’interroger sur la viabilité de ces plates-formes qui ont moins de contraintes et dont la concurrence n’est pas loyale». Par ailleurs, Roland Bellegarde s’est inquiété d’une autre forme de concurrence que la directive n’avait pas anticipée, celle des crossing networks (plate-forme privée pour les gros clients) et des dark pools qui ne sont absolument pas encadrées.Seul allié finalement du représentant de la Commission, Philippe Lagayette, vice-président EMEA de JP Morgan, a bien entendu convenu des imperfections de la directive. «Nous nous sommes adaptés en nous connectant à toutes les plates-formes dans une perspective de best execution. Il en est résulté des coûts élevés», a-t-il reconnu. Toutefois, a-t-il poursuivi, « on est au milieu du gué, dans une situation non stabilisée. La consolidation se fait. Le bilan n’est pas insatisfaisant. Les choses vont se décanter».En attendant, les participants ont tous évoqué des pistes d’amélioration, pas forcément nouvelles, notamment l’ardente obligation de plus de transparence et la nécessité de reconfigurer l’industrie de la compensation. Et Jörgen Holmquist s’est étonné d’une telle levée de boucliers tout en soulignant qu’il allait regagner la capitale bruxelloise avec quelques grains à moudre dans sa besace.