CRYPTO-ACTIFS

CRYPTO-ACTIFS Attraction / répulsion

le 10/06/2021 L'AGEFI Hebdo

Malgré ses turbulences, le marché continue d’attirer de nombreux profils, des primo-entrants aux clients fortunés.

CRYPTO-ACTIFS Attraction / répulsion

Le marché des cryptomonnaies a de quoi donner des sueurs froides. En l’espace de quelques semaines, le bitcoin, dont le cours évolue début juin autour de 37.000 dollars (30.000 euros), a perdu en mai jusqu’à 50 % de sa valeur, entraînant les autres cryptomonnaies dans sa chute. « J’ai l’impression qu’on était dans une période de surchauffe et que le marché avait besoin de se calmer un peu, estime Manuel Valente, directeur analyses et recherche chez Coinhouse. Une respiration était nécessaire pour rester dans une tendance haussière à plus long terme. »

Cette chute « n’est pas la première et ne sera pas la dernière, considère Réda Berrehili, cofondateur de la fintech Klub. La forte amplitude des crypto-actifs tels que le bitcoin ou l’ethereum résulte d’abord du fait qu’ils ne sont pas connectés au monde réel mais plutôt à l’appétence des investisseurs à un instant T. » Certains investisseurs semblent d’ailleurs « sortir du bitcoin pour revenir sur l’or, inversant la tendance des deux trimestres précédents », note Nikolaos Panigirtzoglou, stratégiste chez JPMorgan, qui a analysé un ratio bitcoin /or au plus bas depuis début février.

« On entend que les investisseurs se désintéressent de l’or au profit du bitcoin et inversement. Or il y a toujours des volumes sur le marché de l’or, souligne Julien Moretto, analyste et chargé du contenu chez Coinhouse. Certains acteurs le voient toujours comme un très bon actif pour se protéger de l’inflation par rapport au bitcoin qui est beaucoup plus volatil. Mais il y a clairement un intérêt grandissant pour le bitcoin et les cryptomonnaies. »

Portefeuille diversifié

Le marché des cryptomonnaies attire des profils antinomiques, des primo-entrants aux clients fortunés. Il est devenu un marché « incontournable notamment dans une optique de diversification de portefeuille », considère même Andrea Tuéni, responsable de la relation client et des activités de marchés chez Saxo Banque. Ce marché fonctionne « par cycles mais la tendance de fond est haussière depuis plus de douze ans, considère Louis-Arnaud Nguyen, consultant chez Azzana Consulting. Investir dans le bitcoin, c’est miser sur l’adoption des crypto-paiements. On a, d’un côté, les banques centrales qui impriment des billets de banque de façon infinie et, de l’autre, un actif dont on connaît la quantité à l’avance et dont la création monétaire se raréfie tous les quatre ans. »

Des banques cherchent d’ailleurs à séduire leur clientèle aisée sur ce créneau. En mars, JPMorgan est devenue la première banque américaine à offrir à ses clients aisés un accès à trois fonds en bitcoins, considérant que les placements conviennent aux personnes ayant une « tolérance agressive au risque » et disposant d’au moins 2 millions de dollars d’actifs. Même son de cloche du côté de Wells Fargo, qui propose de « privilégier l’exposition à l’investissement uniquement pour les investisseurs qualifiés, et même dans ce cas, par le biais de fonds gérés professionnellement ». D’autres banques se sont aussi lancées sur ce créneau, comme Goldman Sachs, BNY Mellon ou encore BBVA, ou y songent, telle UBS en Suisse. Certaines restent en revanche sceptiques. « Compte tenu de la volatilité, nous ne sommes pas dans le bitcoin en tant que classe d’actifs. Si nos clients veulent y être, alors bien sûr ils le sont, mais nous ne le promouvons pas comme une classe d’actifs au sein de notre activité de gestion de patrimoine », a déclaré le patron de HSBC, Noel Quinn.

Il n’est pas le seul à le penser : début mai, le régulateur financier américain, la Securities and Exchange Commission (SEC), a appelé « les investisseurs à comprendre que le bitcoin est un investissement très spéculatif » et à « définir le niveau de risque qu’ils sont prêts à accepter » avant de s’insérer dans ce marché. Plus récemment, la Banque centrale européenne a déclaré que « la volatilité des prix rend le bitcoin risqué et spéculatif ». Aujourd’hui, l’utilisation des cryptos comme moyen de paiement est marginale, et leur volatilité n’en fait pas une réserve de valeur. « Le bitcoin baisse en même temps que les marchés actions, constate Vincent Boy, analyste chez IG. Cela confirme qu’il s’agit plutôt d’un actif spéculatif. »

En France, quelques acteurs sont entrés dans la danse, comme Tobam dès 2017. Napoleon Group, une société régulée par l’Autorité des marchés financiers, propose un contrat à terme sur le bitcoin depuis 2019. Son Napoleon Bitcoin Fund vise à répliquer la performance du bitcoin et s’adresse à une clientèle professionnelle ou assimilée, qui doit investir... au minimum 100.000 euros. Ses clients intègrent une petite proportion (entre 1 % et 10 %) de crypto-actifs dans leur portefeuille « car il y a un intérêt dans la construction de portefeuille en termes de diversification et d’asymétrie, les crypto-actifs ayant des chocs de volatilité à la hausse et une distribution des rendements mensuels glissants biaisée vers les rendements positifs, considère Jean-Charles Dudek, cofondateur de Napoleon Group.  La correction que l’on subit depuis une dizaine de jours a refroidi les ardeurs mais c’est une piqûre de rappel : oui, les crypto-actifs restent des actifs très risqués. On sent qu’il faut avoir le cœur très bien accroché pour tenir dans la tempête crypto. » La société dit aussi compter parmi ses clients des entreprises françaises qui placent une petite partie de leur trésorerie en crypto-actifs.

Les conseillers en gestion de patrimoine (CGP) sont « de plus en plus nombreux à reconnaître que leurs clients leur posent des questions au sujet des cryptomonnaies, voire leur disent qu’ils seraient prêts à y investir une partie de leur capital », explique Julien Moretto, qui observe une augmentation des créations de comptes entreprises ou institutionnels au sein de Coinhouse. « Les choses mettent cependant du temps à évoluer pour des raisons juridiques et réglementaires », admet-il, les CGP « étant toujours très prudents avant de passer à l’acte et de proposer concrètement cette classe d’actifs dans leurs catalogues de produits ».

De plus en plus de détenteurs de cryptomonnaies réalisent par ailleurs d’importantes plus-values en France. « La plupart de nos clients sont de ‘bon pères’ de famille qui veulent respecter leur obligation fiscale. Ce sont souvent des gens qui ont du patrimoine et qui veulent être transparents auprès de l’administration fiscale », confie Pierre Morizot, à la tête de Waltio, un assistant virtuel fiscal qui compte 3.000 clients.

Exubérance

A côté de ces profils expérimentés, le marché des cryptomonnaies compte de plus en plus de primo-entrants. Ces derniers pensent « qu’ils sont les rois du monde. Mais ils n’ont jamais vécu les moments de marché difficiles et finissent souvent par revendre leur position dans les phases de forte baisse », souligne Manuel Valente. La plupart d’entre eux ont d’ailleurs amplifié les situations d’exubérance observées ces dernières semaines sur le marché. A commencer par l’impact que provoquent les tweets d’Elon Musk, le patron de Tesla. « Si vous aviez eu ce genre de déclarations dans une phase de marché où il n’y avait pas de primo-entrants, cela aurait pu avoir un impact plus mineur, estime Manuel Valente. Ici, les nouveaux investisseurs peu informés ont réagi émotionnellement. J’espère que les régulateurs pourront établir des règles comme sur les marchés actions où des gens qui possèdent beaucoup d’actifs ne peuvent pas dire n’importe quoi. »

Elon Musk a d’ailleurs fait flamber la valeur d’une cryptomonnaie, le dogecoin, créée en deux heures pour… plaisanter. « Quand on voit que c’est la cryptomonnaie qui a eu la plus forte hausse depuis le début de l’année, on arrive dans une phase irrationnelle qui finit toujours par provoquer une volatilité importante et donc un risque important », regrette Manuel Valente.

Malgré ces turbulences, des tendances plus stables semblent s’instaurer, comme la perte de dominance du bitcoin sur l’ensemble du marché des cryptomonnaies. S’il représentait environ 70 % de valorisation du marché il y a peu, il n'est plus désormais qu'à 40 %. Il est notamment en train de se faire rattraper par la deuxième cryptomonnaie en termes de capitalisation, l’ethereum.


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Crypto-actifs : un sujet à anticiper pour les investisseurs institutionnels ?

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