LES GAFA ET LA BANQUE - Des intentions amicales

le 29/04/2021 L'AGEFI Hebdo

Google, Apple, Facebook et Amazon investissent l’univers bancaire. Simple relais de croissance ou menace réelle ?

LES GAFA ET LA BANQUE - Des intentions amicales

Depuis début avril, les 120 millions de Brésiliens utilisateurs de WhatsApp peuvent y envoyer et recevoir des paiements. Après moult péripéties, la banque centrale brésilienne a enfin donné son feu vert. Le Brésil sera un immense laboratoire pour le premier système de micropaiement de grande ampleur déployé par Facebook.

Les uns après les autres, Google, Amazon, Facebook et Apple (désignés par l’acronyme Gafa) ont mis un pied dans les services bancaires. Au risque de dépouiller les banques de leurs métiers les plus essentiels ? Systèmes de paiement, cartes de crédit, cryptomonnaie, les Big Tech se sont lancées sur plusieurs segments. Pour elles, les services bancaires sont un relais de croissance, une source de données personnelles et un levier pour se glisser encore plus dans le quotidien de leurs utilisateurs.

Apple Card et Google Plex

D’abord, la carte bancaire. Un objet qui matérialise un lien concret avec son client. Fin mars 2019, Apple, première valorisation boursière au monde, dévoilait son projet de carte bancaire. « Avec notre expérience dans le matériel, le logiciel et les services, nous pensons qu’Apple est dans une position unique pour changer toute l’expérience de la carte de crédit d’ici à 50 ans », soulignait alors Tim Cook, le patron d’Apple, sourire aux lèvres, lors d’une keynote. Conçue en partenariat avec la banque Goldman Sachs, elle a attiré au moins 3,1 millions d’Américains. Elle devrait bientôt être disponible partout, y compris en France. « Le succès de l’Apple Card outre-Atlantique réside largement dans le ‘cashback’ offert sur chaque paiement, de l’ordre de 2 % à 3 % de la valeur de la transaction », estime Jean Clavel, associé au BCG Paris (lire aussi ‘La parole à...’ page 24). Car la firme de Cupertino a une force de frappe pour négocier avec les marchands liée à sa marque.

De son côté, Google s’est associé à la banque Citigroup pour proposer des comptes bancaires aux Etats-Unis. Baptisé « Plex », ce compte s’accompagne d’une carte de crédit, ainsi que de services de gestion budgétaire et de promotions accessibles depuis l’application mobile Google Pay.

Le filon du paiement sans contact

Ensuite, les services de paiement. Les groupes technologiques misent dessus, en les insérant dans leurs écosystèmes, sur les réseaux sociaux ou via leurs applications mobiles. Presque tous ont déjà déployé leurs services de micropaiement « Pay » sans contact, via le téléphone mobile : Apple, Google, le sud-coréen Samsung et les géants chinois Baidu, Alibaba et Tencent (WeChat).

Tous ces modes de paiement se sont développés à la faveur des conditions sanitaires liées au Covid-19 et du relèvement du plafond du sans-contact en 2020, à 50 euros. Le paiement par wallet représenterait ainsi en Europe entre 5 % à 10 % des règlements en magasin selon les pays, et 20 % à 30 % pour les achats en ligne, selon le Global Payments Report de FIS/Worldpay.

Par exemple, la marque à la pomme a lancé Apple Pay en France en 2016. Objectif : le rendre compatible avec 99 % des cartes bancaires françaises. Cette option permet de payer en magasin ou sur le web en approchant son téléphone du terminal de paiement ou en cliquant sur un bouton de paiement. Apple prélève des commissions, qui s’ajoutent à celles payées par les commerçants sur les transactions par carte bancaire. Leur montant est inconnu. Une situation qui contraste avec les deux autres géants du secteur. Google Pay et Samsung Pay sont en effet gratuits et ne prélèvent aucune commission.

Quant à Amazon, lui s’est imposé auprès du grand public avec notamment sa solution de paiement en un clic, où le client entre ses coordonnées bancaires seulement lors de son premier achat. « Amazon a ainsi récupéré énormément de données de cartes bancaires », souligne Pierre de Brabois, associé sur les activités banques assurances chez Wavestone.

Surtout, il a bâti des services de paiement BtoB pour les marchands. « Par exemple, il peut proposer des facilités de paiement aux commerçants car il connaît en partie leur chiffre d’affaires, poursuit Pierre de Brabois. Et avec son service Amazon Pay, il fournit son environnement sécurisé à un petit e-commerçant, soit une approche de sécurité et de confiance » – qui est l’apanage historique des banques.

Payer par messagerie instantanée

Les Gafa commencent aussi à miser sur leurs services de messagerie instantanée. Pour que leurs utilisateurs s’échangent de l’argent, voire achètent des biens sans quitter leur réseau social. Exemple : Facebook donc, via la messagerie WhatsApp. Après le Brésil et l’Inde en novembre dernier, il compte déployer son service dans différents pays, dont l’Hexagone. Contacté par L’Agefi, il ne communique pas sur son calendrier.

Des nouveaux venus dans le social media essaient aussi d’injecter des services de paiement. Ainsi, Signal, concurrent de WhatsApp, a lancé un service qui permet à ses clients britanniques de s’échanger de l’argent sous forme de cryptomonnaie avec Mobilecoin.

Autre exemple, Clubhouse, jeune application mobile de chats vocaux, teste Clubhouse Payments, qui permet de rémunérer ses créateurs de contenus préférés directement depuis la plateforme.

D’aucuns ambitionnent même de battre monnaie en mode numérique. Facebook a frappé un grand coup en juin 2019 en dévoilant son projet de cryptomonnaie, Libra. Mais face à la levée de boucliers généralisée des régulateurs, le réseau social a dû reculer. Son projet, rebaptisé Diem fin 2020, sera à priori une cryptomonnaie plutôt traditionnelle, dont la valeur sera indexée sur le dollar. Il n’annonce plus de calendrier.

Partenaires

Et les banques dans tout ça ? Bien sûr, les Big Tech n’envisagent pas de les remplacer. Ils l’assurent, leurs intentions sont amicales et les banques resteront toujours des partenaires.

De fait, la plupart de leurs offres s’appuient sur des réseaux bancaires classiques. Ce qui leur évite au passage de devoir solliciter auprès des régulateurs des licences bancaires. Goldman Sachs est ainsi le partenaire d’Apple sur sa carte Apple Pay, Citibank est l’allié de Google sur son offre Plex. Et Apple a dû s’allier à l’ensemble des acteurs bancaires pour qu’ils adoptent Apple Pay.

Reste à voir si les banques ne risquent pas de devenir de simples sous-traitants. Et de perdre une partie de leurs revenus de l’interchange, le plus rentable pour elles dans les paiements.

Dans l’immédiat, le défi des Gafa sera de convaincre les utilisateurs de leur confier leurs économies. Or seuls 37 % des Français seraient prêts à utiliser les actuels ou futurs services bancaires des Big Tech, selon une étude de la société de conseil CGI (voir l’illustration page 23).

De plus, les géants du numérique sont maintenant dans le viseur des législateurs. Tous promettent des régulations plus contraignantes à l’avenir. La Commission européenne entend les encadrer davantage avec sa législation sur les services numériques (DSA).

DSP2, la nouvelle donne

Mais les Gafa misent sur l’entrée en vigueur de la directive sur les Services de paiement (DSP2) le 15 mai prochain. Cette authentification forte portera sur toutes les transactions en ligne de plus de 30 euros. « Pour les Gafa, le momentum, c’est la DSP2 additionnée de l’‘instant payment’. La DSP2 permet de faire le paiement pour le compte de tiers et de sortir du monde purement monétique en utilisant la partie paiement instantané qui permet d’être payé à la seconde », précise Pierre de Brabois. A cela s'ajoute un certain nombre d’acteurs qui veulent créer de la valeur avec des services financiers pour venir les ingérer en complément de leur offre. De quoi, peut-être, changer la donne.

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