Les marchés actions n’ont pas fini de purger leurs excès

le 11/05/2022 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Le risque de récession et le retrait du soutien des banques centrales vont encore peser sur les places boursières.

les places boursières ont nettement décroché depuis le début de l’année
Les places boursières ont nettement décroché depuis le début de l’année.
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L’heure n’est plus à l’achat sur repli (buy the dip) mais à la réduction du risque dans les portefeuilles. Face aux nombreuses incertitudes, les investisseurs profitent des rebonds pour diminuer leur exposition aux actions. La forte volatilité sur les places boursières depuis la réunion de la Fed mercredi 4 mai témoigne de ces mouvements massifs. Cette semaine ne fait pas exception. Après avoir lourdement chuté la veille, Wall Street hésitait mardi.

«Le marché est en plein sevrage alors qu’on lui retire la perfusion de dopant qui lui a permis de rebondir ces dernières années même pendant les crises», résume un gérant. Les investisseurs commencent à évaluer le risque d’une récession, peu probable pour certains, en étant conscients que les banques centrales, qui vont devoir juguler l’inflation pour défendre leur crédibilité, ne joueront plus le rôle d’acheteur en dernier ressort sur le marché.

Si les places boursières ont nettement décroché depuis le début de l’année, leur repli peut sembler encore insuffisant eu égard au risque de récession et lorsqu’on le compare à la chute subie par les marchés de taux. Ces derniers ont réalisé leur pire début d’année avec une perte supérieure à 10% sur le marché américain comme européen. Un mouvement spectaculaire pour une classe d’actifs peu volatile. Il en est de même pour le crédit, sur lequel les spreads sont à des niveaux de récession.

A Wall Street, le S&P 500 recule de 17,5% par rapport à son plus haut historique. En Europe, l’indice Euro Stoxx 50 cède 19,2% mais il est encore à des niveaux supérieurs à ceux du creux de mars après le déclenchement du conflit en Ukraine. Il en est de même pour l’indice CAC 40 (-17,2%) et le Dax (-16,9%).

Les marges tiennent

Jusqu’à présent, les entreprises européennes et américaines ont publié des résultats solides au premier trimestre. «A l’exception de quelques grands acteurs», notamment dans la technologie américaine, note Binky Chadha, stratégiste actions chez Deutsche Bank. «Ces résultats sont d’autant plus remarquables pour les entreprises européennes compte tenu du choc de la guerre en Ukraine», souligne celui-ci. Les niveaux de dépassement des objectifs n’ont jamais été aussi élevés en Europe (+17,5% contre +3,6% aux Etats-Unis). Malgré l'inflation, les entreprises ont réussi à maintenir leurs marges, ou à contenir leur baisse sur des niveaux élevés comme aux Etats-Unis, en répercutant les hausses des coûts de production à leurs clients.

«Les dirigeants d’entreprises voient monter des vents contraires allant du ralentissement de la croissance, à l’inflation, en passant par les problèmes de chaînes d'approvisionnement, le conflit en Ukraine et le Covid-19, en particulier avec la situation en Chine, relève Emmanuel Cau, stratégiste actions chez Barclays. Cependant, cette perspective plus prudente de l'économie ne se reflète pas dans leurs prévisions annuelles/trimestrielles, les entreprises arguant de leurs solides modèles commerciaux qui devraient les aider à naviguer dans des ‘mers tumultueuses’.» Suffisant en tout cas pour justifier leurs prévisions bénéficiaires pour cette année.

Les stratégistes de Bank of America rappellent que les récessions sont généralement précédées par des alertes des entreprises sur leurs perspectives d’activité. Et sans être majoritaires, elles commencent à s’accroître. «Alors que les références à l'affaiblissement de la demande dans l'épisode actuel sont encore bien en deçà des niveaux observés lors des récessions passées, elles ont néanmoins atteint leur plus haut niveau depuis le quatrième trimestre 2020, soulignant les inquiétudes croissantes concernant la demande parmi les entreprises européennes», indiquent-ils. Et d’ajouter : «Bien que la saison des résultats du premier trimestre ait été très solide jusqu'à présent, nous pensons que le ralentissement de la croissance et la hausse des pressions sur les marges entraîneront désormais une forte détérioration des perspectives de bénéfices». Ils s’attendent à un repli de 9% des bénéfices en 2023 en Europe.

Des multiples de prix encore élevés

Même si la valorisation des marchés actions est moins extrême, ces derniers vont donc devoir poursuivre leur ajustement pour tenir compte de ces perspectives bénéficiaires moins favorables, notamment aux Etats-Unis. Car sur ce marché, l’ajustement a surtout concerné les valeurs technologiques de croissance, très sensibles à la hausse des taux : l’indice Nasdaq a perdu près de 30% depuis son pic et celui des FANG+, 38%. L’indice S&P 500 vient d’enregistrer cinq semaines consécutives de baisse. Une bien mauvaise performance qui ne lui était pas arrivée depuis 2011. La prime de risque sur ce marché est faible en raison notamment de la hausse des taux long, le rendement de l’emprunt d’Etat américain ayant dépassé 3%. Et sa valorisation reste supérieure à sa moyenne historique, à 18 fois les bénéfices anticipés à 12 mois, avec des prévisions bénéficiaires qui plus est trop optimistes. Le marché européen s’est davantage ajusté par rapport au marché américain, en raison du risque géopolitique, mais les prévisions bénéficiaires restent trop élevées.

«Tant que l'anxiété d’une ‘fin de cycle’ prévaudra, les actions resteront probablement volatiles, au mieux, et les investisseurs pourraient bien rester en mode ‘vendre le rallye’, plutôt que de se précipiter pour acheter des baisses, juge Emmanuel Cau qui s’inquiète du risque de capitulation des gérants de fonds et des investisseurs individuels encore très exposés aux actions (en tant que protection contre l’inflation), en particulier américaines. «Après des années d'argent illimité et gratuit, les marchés et les économies font face à une nouveau paradigme, poursuit-il. Apprendre à vivre avec des liquidités plus restreintes ne sera pas un processus sans heurts, bien que l'écume ait déjà été retirée de certaines parties des marchés financiers».

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