Des investisseurs prudents face au boom des ICO

le 21/06/2018 L'AGEFI Hebdo

Les autorités de régulation cherchent à élaborer des normes pour encadrer ces levées de fonds.

L’année 2017 a vu les levées de fonds en monnaie virtuelle ou « ICO » (initial coin offerings) se généraliser, avec plus de 3,5 milliards de dollars levés via 1.388 ICO. L’année 2018 débute sur les chapeaux de roue avec plus de 10 milliards de dollars levés, selon Coindesk. Dont trois importantes opérations : EOS (4 milliards de dollars), Telegram (1,7 milliard de dollars) et Dragon (320 millions de dollars).

Le succès des ICO s’explique aisément du côté des porteurs de projet. Elles sont devenues un mode de financement « rapide et efficace », explique Jean-Charles Cabelguen, directeur de l’innovation d’iExec, plate-forme de cloud-computing distribué fonctionnant sur Ethereum, qui avait levé 12 millions d’euros en seulement 2h45 au printemps 2017. « Les ICO sont une forme de crowdfunding, mais elles permettent de lever 10 fois plus (parfois 100) car elles intéressent potentiellement une population plus large », estime Cyril Bertrand, managing partner chez XAnge, pour qui elles pourraient aussi permettre à la France de rattraper son retard dans le numérique, et peut-être de financer le premier Gafa européen…

Beaucoup d’échecs

Pour autant, 59 % des ICO lancées en 2017 ont échoué. Selon une récente étude du Wall Street Journal, 20 % de 1.450 ICO ayant levé 1 milliard de dollars seraient frauduleuses. Pour Arbia Smiti, CEO et fondatrice de Carnet de Mode, le risque est bien plus élevé qu’en passant par un investissement traditionnel : « Il n’existe aucune garantie post-ICO pour les investisseurs ; ils n’obtiennent pas d’equity ; ils ne savent pas si le projet sera mené à terme, sans compter les risques liés à la volatilité des cryptomonnaies. » Pierre Entremont, principal chez Otium Venture, estime que « les ICO devraient être réservées aux réseaux décentralisés, qui sont un type d’organisations très particulier qui ne peut, par essence, se financer autrement, et qui porte l’espoir d’une alternative aux réseaux centralisés comme Facebook ou Uber. C’est pourquoi 99 % des ICO actuelles sont des levées de fonds déguisées, qui profitent d’un marché exubérant et peu régulé, à la frontière de l’arnaque. Je ne pense donc pas que le phénomène soit pérenne. »

De fait, parmi les ICO devenues tristement célèbres en 2017, on compte celle de The DAO (150 millions de dollars), victime d’un hack d’une faille dans son code source, ou encore celle de Tezos (232 millions de dollars), qui n’a pas abouti en raison d’un conflit juridique.

Face à ce constat, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a publié en mars les résultats d’une consultation lancée fin 2017. Une idée a obtenu la préférence de la place parisienne et figure dans la loi Pacte présentée le lundi 18 juin en Conseil des ministres : la création d’un visa « volontaire » que les porteurs de projets pourraient demander au régulateur dans le cadre d’une ICO. « Les porteurs de projets étaient demandeurs d’un cadre légal, ils voulaient se dissocier des fraudeurs », précise Anne Maréchal, directrice juridique à l’AMF. L’objectif de ce visa est bien de protéger l’investisseur. « Grâce à l’information requise, les investisseurs auront naturellement intérêt à choisir les ICO qui auront obtenu ce visa », poursuit-elle. Si ce dernier ne pourra pas garantir le succès d’une opération, elle estime qu’il donnera un gage de sérieux aux porteurs de projets.

Une position que partage Sébastien Raspiller, chef de service financement de l’économie à la direction générale du Trésor, qui souhaitait la mise en place d’un cadre flexible : « Pour la première fois, nous allons mettre en avant une logique de liste blanche : on n’interdira pas les ICO mais on proposera ce nouveau cadre légal aux porteurs de projets qui le souhaitent. (…) Un cadre qui sera aussi utile pour les investisseurs et pour renforcer le poids de la France en termes d’attractivité. »

En France, peu de projets d’ICO ont été lancés jusqu’à présent (seulement 12 depuis janvier 2018, dont 3 qui ont réellement abouti) en comparaison avec la Suisse ou le Luxembourg. Pour Muriel Faure, présidente de la mission innovation à l’Association française de la gestion financière (AFG), cela s’explique par « la perception qu’organiser une ICO en France est compliqué et prend du temps. Il nous faut faire savoir qu’il y a des compétences et un environnement favorable aux innovations et donc aux ICO. Le label de l’AMF permettra par ailleurs de faire le tri entre bonnes et mauvaises ICO. » L’ICO pourrait donc être une chance pour la France : « Ce visa permettra d’attirer les projets sérieux en France, avec l’idée de créer de l’activité, de l’innovation et des emplois », conclut l’AMF.

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