Aux limites de la rationalisation

le 27/10/2016 L'AGEFI Hebdo

Aux limites de la rationalisation
(Pierre Chiquelin)

Au registre des paradoxes qui abondent près de dix ans après la crise financière, les résultats des banques d’investissement américaines viennent d’en ajouter un : ces grandes fautives présumées, pointées du doigt pour leur responsabilité dans cet événement-clé, affichent une belle santé tandis que les réseaux européens, moins coupables mais qui en ont subi le contrecoup, souffrent de plus en plus. Bien des explications peuvent justifier ce retournement de situation, comme la taille de leurs marchés respectifs, leur agilité très variable en réponse à la régulation financière, leurs capacités diverses à répondre aux défis de la mutation numérique, des taux bas ou de la conjoncture. Il reste que les banques dont le métier est de prendre des risques sur les marchés tirent mieux leur épingle du jeu que les réseaux de détail dont l’activité quotidienne préoccupe bien moins, d’ordinaire, les régulateurs. Il est temps pour eux de réviser leur jugement et leur discours.

Celui-ci souffre d’une contradiction fâcheuse. Les banques sont invitées à se réformer en Europe pour y réduire les surcapacités. Ce raisonnement est juste en soi, même s’il tend à sous-estimer l’impact des taux exceptionnels sur les comptes d’exploitation et l’incapacité des acteurs à les répercuter auprès de leurs clients ; le problème est que les conditions de la consolidation ne sont réunies nulle part. Dans les pays où elle est le plus nécessaire, les autorités ne l’encouragent pas : ils en connaissent le coût politique et préfèrent laisser l’écrémage s’opérer au fil de l’eau parmi les petits établissements. Et pour les plus grandes banques, l’idée de les voir fusionner inquiète ceux qui ont pour mission de les surveiller et, le cas échéant, de les liquider. Pour s’éviter pareil cauchemar, c’est à une course perpétuelle aux fonds propres qu’on prétend les condamner. Or dans cette industrie de coûts fixes, peut-on espérer un assainissement du marché si les gouvernements, qui ont souvent tout frais en mémoire le coût de sauvetages récents, ou les régulateurs s’y opposent ? Nordea vient d’apprendre que même aux Pays-Bas, une consolidation bancaire d’envergure n’est pas souhaitée. Tout à son désir d’éviter des entités « too big to fail », l’Europe préfère-t-elle un modèle « too small to succeed » ?

Des indices clairs, comme la multiplication de plans de suppressions d’emplois massifs (lire L’Evénement), montrent que la logique de rationalisation est en train de le céder à celle des restructurations. Il est temps que leurs autorités de tutelle admettent que régulation forcenée, taux bas et mutation numérique forment un contexte trop lourd pour que l’amaigrissement souhaité soit ordonné. Une politique bancaire plus équilibrée, ce qui suppose de ne pas plus appliquer Bâle 4 que les Etats-Unis n’ont appliqué Bâle 3, est impérative. L’Europe a les instances nécessaires pour la décider. Elle doit agir sans retard.

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