L'homme clé : Philippe Oddo, associé-gérant d'Oddo & Cie

« Oddo & Cie s’est développé par des rencontres et sa capacité à ouvrir le jeu »

le 30/09/2010 L'AGEFI Hebdo

Philippe Oddo, associé-gérant de la société « dont il porte le nom », ainsi qu’il se plaît à le dire, est confiant. Après deux années de baisse d’activité, 2010 marque un redressement. « Nous prévoyons une progression à un chiffre pour notre produit net bancaire et à deux chiffres pour notre résultat », annonce le patron d’Oddo & Cie. Les revenus devraient donc atteindre au mieux 300 millions d’euros, soit 10 % de moins qu’en 2007, sa meilleure année, mais avec une répartition équilibrée entre la gestion de capitaux et la banque d’investissement. « Cette année est positive pour notre gestion d’actifs et le ‘corporate finance’ porté par le retour des fusions-acquisitions et les opérations de refinancement des entreprises, précise Philippe Oddo. Dans le courtage en revanche, elle restera mitigée. Nous profitons de la reprise des marchés actions, mais nous sommes pénalisés par la baisse des volumes sur les marchés obligataires et par le recul de la volatilité, néfaste à notre commerce d’options. »

Mobilité interne

Cette « collection de niches d’activités » présente, selon Moody’s, « une grande volatilité », mais elle a permis à la banque de diminuer sa dépendance au trading sur actions qui devrait être de nouveau rentable cette année. Elle l’a aussi aidé à faire face à la crise des crédits subprime, qui l’a contraint à fermer trois fonds monétaires dès l’été 2007, et à l’affaire de la Sicav Luxalpha liée à Madoff qui lui a coûté 30 millions d’euros. Oddo est restée profitable durant la crise et le représentant de la cinquième génération de la famille dirigeante affiche des perspectives rassurantes : « Nous devrions atteindre cette année un rendement des capitaux propres de 15 %, conforme à notre objectif de moyen terme »… et à celui visé par les plus grandes banques. Contrairement à celles-ci, inquiètes des exigences prudentielles de Bâle III, Oddo affiche un ratio de fonds propres confortable, avec un Tier one de 20,5 % fin 2009. « Le rachat de la banque d’Orsay sera relutif en termes de fonds propres et va donc les faire augmenter mécaniquement », souligne son patron.

La crise n’a en effet pas laminé ses ambitions. A la rentrée, il a créé la surprise en annonçant le rachat de la Banque d’Orsay, durement touchée ces trois dernières années. Si la collecte de cette filiale de WestLB est nulle au premier semestre, ses 2,5 milliards d’euros d’encours (à fin 2009) s’ajouteront aux 19 milliards gérés par Oddo & Cie. L’opération devant être bouclée cet automne, Philippe Oddo reste flou sur la future affectation de la centaine de collaborateurs de la Banque d’Orsay. Mais il se veut rassurant : « Tout le monde a vocation à rester car nous avons été vigilants en matière de recrutement et nous menons une politique de mobilité interne active, dit-il. En outre, ce n’est pas la première fois que nous intégrons des équipes d’une telle taille. Celles de Pinatton* et de l’intermédiation actions du Crédit Lyonnais étaient mêmes plus importantes lorsque nous les avons rachetées, et Oddo ne comptait pas, comme aujourd’hui, 765 collaborateurs. »

Croissance externe

A 51 ans, Philippe Oddo conclut là sa huitième opération de croissance externe. Une politique initiée en 1997 avec l’acquisition de Delahaye Finance. Il occupait alors le poste d’associé-gérant depuis dix ans déjà, après avoir rejoint la société familiale en 1984. « L’histoire de notre entreprise reflète l’évolution de la réglementation, estime Philippe Oddo. Nous sommes passés du statut d’agent de change, protégé par un ‘numerus clausus’ et des prix fixes, à une concurrence frontale avec la plupart des acteurs français de la finance. Cela nous a poussés à devoir prendre des initiatives. » Il va ainsi sonder le marché début octobre sur une éventuelle émission obligataire. Ce serait une première depuis trois ans, alors que le groupe aurait de nouveaux projets, notamment avec La Banque Postale. Mais il ne joue pas sur tous les tableaux : « Nous restons à l’écart des métiers qui nécessitent beaucoup de fonds propres, comme le financement »¸ indique l’associé-gérant. Responsable sur ses biens propres, il ne peut prendre les mêmes risques que les banques disposant de dépôts.

Toutefois, son indépendance et la pérennité de son actionnariat constituent des atouts. La famille détient encore 42 % des parts au côté des managers (30 %) et d’autres personnes physiques (10 %). AGF, devenu Allianz, possède les 20 % restants depuis 22 ans déjà, et il est lié à Oddo & Cie via une plate-forme d’assurance-vie, Génération Vie. « Elle va redevenir profitable cette année avec une collecte brute de 700 millions d’euros, et notre partenariat va se poursuivre comme tout ce que nous entreprenons », affirme Philippe Oddo. Sa tentative de partage des tâches avec l’ex-patron d’AGF, en 2007, a pour sa part fait long feu. Moins de deux ans après avoir voulu être « numéro un bis » de la maison, Laurent Mignon prenait la tête de Natixis. « C’est valorisant de voir d’anciens collaborateurs comme lui, mais aussi Jean-Bernard Lévy et Augustin de Romanet, accéder à des postes de premier plan dans des entreprises qui ne sont pas concurrentes de la nôtre », justifie Philippe Oddo, même si Natixis exerce, à plus grande échelle, les mêmes métiers que sa banque. « Notre groupe s’est développé par des rencontres et sa capacité à ouvrir le jeu. »

L’associé-gérant d’Oddo a pu recomposer son équipe de direction, qui s’était étoffée avant le départ de Laurent Mignon. Tarak Achich, transfuge d’Euronext en charge des opérations, a le statut de gérant comme Grégoire Charbit (ressources humaines) et Charles-Henri de Tredern (Oddo Securities). Six autres managers siègent au comité exécutif pour favoriser les échanges entre métiers et les ventes croisées. « Chacun d’entre eux est appelé à promouvoir l’ensemble des métiers de la maison auprès des clients. Je souhaite d’ailleurs que les cinquante membres du comité d’investissement et de marché fassent de même progressivement », explique Philippe Oddo, qui promeut « un ‘partnership’ permettant d’être plusieurs à porter le relais ». Son groupe noue aussi des alliances avec des partenaires extérieurs, notamment pour élargir sa franchise dans les back-offices et l’analyse financière, dans lesquels il investit plusieurs dizaines de millions d’euros chaque année. Oddo vient de s’allier avec un cabinet de conseil, NGR Consulting, pour proposer au premier trimestre 2011 ses services de teneur de compte et conservateur à des banques privées du Luxembourg. « Notre partenaire avait identifié un besoin, nous y répondons, souligne Philippe Oddo, mais nous n’avons pas vocation à être un dépositaire local ou à lancer une banque privée dans ce pays. » La Sicav luxembourgeoise du groupe continuera à utiliser les services de Caceis, mais « Oddo Services devient une activité à part entière » et non plus une simple fonction support.

Vitrine de la maison, la recherche actions doit également croître... tout en restant rentable. Oddo a choisi de s’implanter en Tunisie pour ses coûts bas, sa langue et son fuseau horaire. La banque nous avait indiqué que les analystes locaux (30 personnes fin 2010) émettraient des recommandations (L’Agefi Hebdo du 6 mai), mais Philippe Oddo est aujourd’hui plus prudent : « L’équipe basée à Tunis est actuellement formée par nos 45 analystes de Paris pour que nous suivions, d’ici à trois ans, près de 80 % du volume de capitalisation du DJ Stoxx 600 contre 60 % aujourd’hui. Chaque équipe est responsable de sa propre organisation en matière de répartition des tâches. » Il faut dire qu’en interne, le projet n’a pas fait l’unanimité.

*Racheté en 2000, Pinatton faisait de l’intermédiation, du ‘corporate finance’ et de la gestion privée

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