DOSSIER GRAND PARIS

Grand Paris, un enjeu majeur pour La Défense

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

L'installation d'un « cluster financier » devrait dynamiser l'attractivité du quartier et engendrer des synergies avec l'enseignement et la recherche.

Londres a sa City, Paris aura sa « Cité financière ». Eclatée entre La Défense, le quartier de l’Opéra, celui de la Bourse, la Rive gauche ou encore Montparnasse, la configuration de la place financière parisienne nuit à sa visibilité à l’international. Un problème d’identité que le projet du Grand Paris s'est en partie proposé de résoudre en faisant de La Défense le futur cluster (pôle d'excellence) financier de la place. Dévoilé il y a tout juste un an (29 avril 2009), le chantier élyséen ambitionne de redonner du souffle à l’un des poumons financiers de la capitale, d’en faire la tête de pont de la finance française à l’international.

Si la création de Canary Wharf outre-Manche avait coïncidé avec la migration des HSBC, Nomura et autres Credit Suisse, rien de tel n’est envisagé pour la place financière de Paris. Jugée trop simpliste, l'idée de centraliser toutes les activités financières en un seul et même lieu a dû être progressivement abandonnée par les politiques, les stratégies d’implantation des acteurs financiers en ayant décidé autrement. Crédit Agricole SA n’a-t-il pas pris la décision fin 2009 de déplacer prochainement plus de 5.000 collaborateurs à Montrouge ? Un déménagement sans rapport direct avec La Défense certes, mais qui ne sert pas les ambitions de l'Elysée pour ce quartier.

Dans la capitale, l’activité financière s'étale « sur plusieurs pôles d'ancrage que sont essentiellement le quartier autour du Palais Brongniart, le VIIIe arrondissement, les Champs-Elysées, la Rive gauche, La Défense, qui ont des fonctions complémentaires, souligne Arnaud de Bresson, délégué général de l'association Paris Europlace. D'ailleurs, à Londres aussi, les activités financières se répartissent en un petit nombre de pôles entre la City, Canary Wharf et les Docks. » Les entreprises financières à forte valeur ajoutée se concentraient début 2010 dans Paris intra-muros, en particulier dans le quartier central des affaires (QCA) - où l'on trouve notamment les sièges des grandes banques et des cabinets d’avocats anglo-saxons, ainsi que les sociétés de gestion - jusqu'à l'ouest parisien et La Défense. Un équilibre que l'on retrouve aussi en termes d'emplois : le secteur financier représente 11 % de l'emploi total à Paris, soit 140.000 emplois et 10 % dans les Hauts de Seine, soit plus de 80.000 salariés, d'après Pôle Emploi.

Quartier d'affaires au pluriel

Le « premier quartier d’affaires européen » en termes de mètres carrés a bâti sa réputation sur la présence de grands noms du CAC 40 - Areva, EDF, Total y ont implanté leur siège - et certains de la finance, des banques - Société Générale, HSBC, Crédit Agricole CIB, GE Bank, Dexia, ING, Fortis, Crédit Coopératif - aux compagnies d’assurances - Axa, Allianz, GAN, Coface - et aux cabinets d'audit - Ernst & Young, KPMG, Mazars. En ce sens, la « dalle » est déjà un quartier d’affaires « au pluriel ». Mais avec ses tours obsolètes et vieillissantes, des transports saturés et une gestion défaillante, ce quartier dressé dans les années 60 sous l’impulsion du général de Gaulle a perdu de son luxe et peinait ces dernières années à séduire de nouveaux investisseurs. La crise financière n'a fait que retarder encore davantage le « Plan de renouveau » initié en 2006. Avec le Grand Paris, l’occasion était toute trouvée de restaurer cette dynamique. L'installation d'un « cluster financier », « une cité financière au sein du quartier d’affaires », servirait d'appât pour attirer les investisseurs. Avec l'espoir de créer ainsi un effet de masse critique et de « positionner La Défense comme un pôle d’investissements financiers », résume un proche du dossier.

Avec « un petit tiers des emplois et des surfaces occupées », indique Philippe Chaix, directeur de l’Epad (Etablissement public d'aménagement de La Défense), la finance constitue d’ores et déjà le principal secteur d’activité du quartier. Parmi les 180.000 emplois répertoriés dans le périmètre La Défense/Seine Arche, près de 64.500 salariés sont employés par la centaine de sociétés financières présentes sur une surface de 1.166.240 mètres carrés de bureaux, selon la récente étude très fournie réalisée pour l’Epad en décembre 2009 par le cabinet MBE (Monique Bénisty). Cette forte proportion en fait « le secteur économique le plus puissant de la zone, rendant incontestable le label Cité financière pour La Défense », note l’auteure de l’étude. Une tendance qui devrait se confirmer, avec l’implantation en 2011 de BNP Paribas Assurances dans le parc d’activités des Guilleraies sur 69.000 m² et l’arrivée de 4.100 personnes, ainsi que la livraison de la salle de marché de Société Générale sur une surface de 42.000 m² (sans supplément d’emplois).

Dauphine déménage

Mais l’idée de « cluster financier » va plus loin. Derrière ce concept anglo-saxon transparaît une volonté politique d’engendrer des synergies avec l’enseignement et la recherche. En ligne de mire, l'émergence d’un pôle universitaire de haut niveau dédié à la finance qui aurait pour objet d'instaurer des passerelles entre l’université et le monde financier, de favoriser la formation en alternance. Un comité de pilotage restreint, composé de Paris Europlace, de l’Epad, du Conseil général des Hauts-de-Seine, de l’Université Paris-Dauphine, de l’IEIF (Institut de l'épargne immobilière et foncière) et du cabinet de Christian Blanc, se réunit depuis octobre 2009 pour explorer les pistes.

La dynamique est enclenchée : à la rentrée 2009, l’Université Paris-Dauphine a installé 600 étudiants issus de douze masters en finance dans le pôle universitaire Léonard de Vinci, et en prévoit 1.100 à la rentrée 2010 et 1.500 pour 2011. « Nous allons déplacer à La Défense tous les masters financiers, expertise-comptable, gestion du patrimoine, gestion privée, ainsi que le master 203 sur les marchés financiers à sa réouverture en 2010, annonce Laurent Batsch, président de Dauphine. Les premiers cycles et les autres spécialités de gestion resteront en revanche hébergés à la porte Dauphine. » Une « implantation naturelle » pour cette université qui s'est fait une spécialité de la finance et dont le succès repose sur sa proximité avec les quartiers d’affaires avec des « débouchés pour beaucoup d’étudiants dans les grands groupes ». Si Dauphine est le candidat naturel à l’émergence d’un tel pôle, « il n’est pas le seul ». « Les chaires de recherche en finance de la fondation du risque ou de la fondation Europlace, ainsi que certaines filières en droit et finance de l’Université de Nanterre, par exemple, y ont aussi tout à fait leur place », affirme Laurent Batsch.

Opération séduction

En attendant, des problèmes d’accueil des étudiants commencent déjà à se poser. D’autant que d’autres filières (Ecole professionnelle des assurances et Ieseg - Institut d'économie scientifique et de gestion) déjà présentes sur place affichent elles aussi des ambitions d’extension. Aujourd’hui pourtant, on affirme en haut lieu qu’aucune piste ne sera laissée de côté. Ni celle du financement par le Grand Emprunt d’une véritable « finance school » à l’anglo-saxonne, ni celle du campus, proposée par Dauphine puis écartée.

En matière de recherche, d'autres candidats tout désignés reconnaissent aussi s'intéresser de près à l'enjeu innovant du cluster financier. C'est le cas de l'association Paris Europlace qui réfléchit à y déplacer une partie de ses activités. « Nous sommes associés aux discussions et regardons avec intérêt ce quartier. Loger l'Institut Europlace de finance à La Défense et faire pousser une nouvelle pépinière du pôle de compétitivité 'Finance Innovation' pourrait s'inscrire dans cette logique de 'cluster' financier », reconnaît Arnaud de Bresson. Alors pourquoi pas demain l’arrivée d’une autorité de régulation sur la « dalle » ? Tout est question de volonté politique, laisse-t-on entendre à l’Epad.

L’opération séduction a commencé. Projet épineux s’il en est, l’écheveau des infrastructures de transports en commun, par lesquels transitent chaque jour 85 % des salariés de La Défense et 450.000 personnes en général, est sur le point d'être dénoué. Sa réalisation devrait tout de même s’étaler « sur une génération ». Quant à l’amélioration du cadre de vie pour les 180.000 salariés et les 20.000 résidents de La Défense, elle a été confiée à l’établissement public EPGD, rebaptisé « Defacto » en janvier 2010.

Jugé trop directif et éclaboussé par l'affaire de la présidence de l'Epad, l’Elysée préfère depuis peu faire profil bas et laisser le soin aux maires et aux associations locales de mener à bien leurs partenariats. Réputé pour sa grande discrétion, Christian Blanc, secrétaire d’Etat chargé du Développement de la région capitale, pourrait néanmoins reprendre le flambeau d’ici à fin mai, laisse-t-on entendre de source proche. L'Etat n'entend pas céder si facilement la main sur ce quartier d’intérêt foncièrement stratégique.

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