GOLDMAN SACHS Une réputation en jeu

le 17/12/2009 L'AGEFI Hebdo

Sous les feux de la critique pour sa santé insolente et ses bonus faramineux, la banque d’affaires a fait acte de contrition.

Réputée pour sa discrétion et son entregent politique autant que pour sa morgue et sa suffisance, Goldman Sachs est passée en quelques mois de l’ombre des cercles d’initiés aux spotlights de médias grand public. L’enquête la plus célèbre reste celle du magazine Rolling Stone publiée en juillet dernier (« The great american bubble machine »). Elle avait été précédée d’une première salve de la part du mensuel The Atlantic de mai 2009 (« The quiet coup »). Tout récemment, c’est le numéro de janvier 2010 de Vanity Fair qui fait ses choux gras de Goldman Sachs.

L’automne a de fait apporté son lot de récriminations à l’encontre de la banque d’affaires. Il faut dire que sa santé paraît insolente dans ce contexte de crise. En octobre dernier, la firme publie des résultats trimestriels record avec un bénéfice net de 3,2 milliards de dollars, multipliés par près de quatre en un an. Sa compatriote JPMorgan Chase a fait légèrement mieux, mais ses revenus étaient plus de deux fois supérieurs. Quant à Morgan Stanley, elle est seulement redevenue rentable au troisième trimestre, tandis que les géants Citigroup et Bank of America continuent d’accumuler les pertes. Les résultats de Goldman Sachs sont liés au dynamisme de ses activités de trading et à ses investissements pour compte propre dans des sociétés cotées et des actifs immobiliers. Ces métiers représentent désormais 80 % des revenus d’activités de la banque. Sur les neuf premiers mois de l’année, les revenus de trading des produits de taux, change et matières premières ont notamment doublé. Preuve de son insolent succès, Goldman Sachs a affiché des gains journaliers de plus de 100 millions de dollars à 82 reprises aux deuxième et troisième trimestres, pour seulement trois jours de pertes.

Le scandale des bonus

Mais c’est le provisionnement de 17 milliards de dollars de bonus annoncé en septembre qui a mis le feu aux poudres. La somme pourrait franchir, sur l’ensemble de l’année 2009, la barre des 20 milliards de dollars. Une situation difficile et mal reçue. La banque avait en effet dû être renflouée par le gouvernement américain pour un montant de 10 milliards de dollars en 2008 (remboursé depuis), alors qu’au même moment, le G20 de Pittsburgh émettait toute une série de règles pour contrôler les rémunérations variables au sein des établissements financiers à l’échelle mondiale.

Les autres déclarations de Goldman Sachs n’ont pas été pour apaiser les esprits. Les mises en garde de la banque contre un excès de régulation, la défense à tous crins des dark pools et des CDS (credit default swaps) ou les déclarations tapageuses de son président-directeur général Lloyd Blankfein sur les objectifs sociaux des banques faisant « le travail de Dieu » ont été, c’est le moins que l’on puisse dire, mal perçues à la fois par de nombreuses banques concurrentes et par l’opinion publique.

Reste que les critiques les plus importantes et les plus acerbes remontent à la faillite de Lehman à la mi-septembre 2008. Tout d’abord, le fait que Goldman et Morgan Stanley, la deuxième rescapée des grandes banques de Wall Street, accèdent dès le 20 septembre 2008 au statut de banque holding, et donc au refinancement en direct auprès de la Réserve fédérale pour poursuivre leurs activités sur les marchés, a été peu goûté des banques commerciales. Mais surtout, le principal reproche porte sur le sauvetage à 85 milliards de dollars fin septembre (plus 38 milliards début octobre) de l’assureur AIG, une des principales contreparties du marché des CDS. De ces liquidités, Goldman Sachs percevra 12,9 milliards

de dollars. Ce qui fera dire à nombre d’observateurs, à l’instar de l’inspecteur général du Tarp (Troubled Asset Relief Program) Neil Barofsky, dans un rapport remis au Congrès américain, que Goldman aurait énormément souffert de la faillite d’AIG. Plus crûment, l’assureur aurait été sauvé pour sauver Goldman Sachs. Dans la foulée, des commentateurs n’ont pas hésité à accuser Goldman d’avoir une bonne part de responsabilités dans la faillite de Lehman Brothers, et même dans celle de Bear Stearns en mars 2008, et de réécrire l’histoire de la crise financière à son avantage. Les milieux de la gestion aussi savonnent la planche, histoire de se venger du fait que « les clients traitent avec Goldman non pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils le doivent », explique un gérant.

Ces reproches de favoritisme reposent sur l’existence du « corridor », cette habitude bien ancrée à la Maison-Blanche d’intégrer des recrues en provenance de Goldman Sachs au point, pour certains, de faire de l’administration un « government sachs ». Le dernier secrétaire au Trésor sous l’ère George W. Bush qui dut affronter la tempête financière au dernier trimestre de 2008 était Henry Paulson, ancien CEO (chief executive officer) de Goldman, tout comme l’ancien coprésident de la banque, Robert Rubin, fut secrétaire au Trésor sous la présidence de Bill Clinton. Le corridor a de surcroît de multiples ramifications, et d’autres postes, un peu moins en vue, au sein du gouvernement ou celui de gouverneur de la Réserve fédérale de New York reviennent souvent à des « ex » de Goldman.

Du coup, la banque la plus rentable de Wall Street a dû faire acte de contrition. Elle a annoncé, le 10 décembre, que ses trente dirigeants - dont le PDG, Lloyd Blankfein - se verraient attribuer cette année l’intégralité de leurs primes sous la forme d’actions Goldman bloquées durant cinq ans. En outre, ses actionnaires auront un droit de vote consultatif sur la structure de rémunération des cadres dirigeants lors de la prochaine assemblée de Goldman Sachs en 2010. Autre limite, la banque a mis en place un système qui permettra de retirer ses actions à un employé qui « s’est livré à des analyses de risque manifestement inadéquates ou ne signale pas assez vigoureusement certains risques », selon un communiqué de la banque.

Une décision prise en grande partie sous la pression de l’opinion publique, mais surtout de celle des actionnaires. Depuis des semaines, les principaux d’entre eux bataillaient pour que les montants des bonus soient revus à la baisse. « Les trois quarts d’entre eux sont des institutions financières, avance le Dr Ashok Abbott, professeur de finance à West Virginia University. La part des actionnaires internes à Goldman Sachs représente seulement 5,35 %. » C’est cette majorité d’actionnaires externes qui s’est sentie oubliée et qui a voulu qu’une grande part des bénéfices revienne aux investisseurs plutôt qu’aux salariés. Avec succès. « Confronté à la pression des actionnaires, Goldman Sachs a organisé un conseil consultatif avec eux. C’est à la suite de cette réunion qu’ils sont convenus de cet accord », explique Adhip Chaudhuri, professeur de finance à Georgetown University. « Les actionnaires pouvaient certainement faire pression pour changer la forme de l’indemnisation, mais ils avaient peu de chance d’éviter les paiements », tempère Ashok Abbott. « Aux Etats-Unis, nous sommes dans un contexte où celui qui fait de l’argent doit être puni », estime Richard Bove, analyste chez Rochdale Securities.

Domination

Cette décision sera-t-elle de nature à calmer les esprits ? Cela pourrait être insuffisant dans un contexte où, de l’autre côté de l’Atlantique, l’étau de la régulation se resserre autour des bonus, que la France et le Royaume-Uni veulent désormais taxer. Preuve en est, la banque a été assignée en justice par un fonds de retraite de la police et des pompiers pour avoir rémunéré « de manière aveugle » ses dirigeants.

Mais Goldman Sachs n’a pas que des détracteurs. Et un éditorialiste de Bloomberg, David Reilly, de s’interroger : à qui profite l’opprobre généralisée ? Au numéro un du club des « too big to fail », JPMorgan Chase, qui gère « deux fois plus d’actifs que Goldman et détient deux fois plus de contrats dérivés de gré à gré en valeur notionnelle (80.000 milliards de dollars, NDLR) », affirme-t-il.

De fait, la politique de bonus de Goldman Sachs, en dépit des apparences, est bien conforme aux règles du G20, qui exigent notamment qu’une partie significative de la rémunération variable soit étalée dans le temps (40 % à 60 % sur trois ans), et qu’elle soit versée sous forme d’actions ou de titres assimilés. D’autant que le G20, malgré les tentatives de pressions de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, n’avait pu obtenir aucune norme contraignante sur un plafonnement. « Lors de l’assemblée générale des actionnaires en mai dernier, Lloyd Blankfein avait déjà indiqué que la part en cash des bonus serait réduite, que celle en actions augmenterait et serait soumise à des restrictions et à des ‘clawbacks’ (restitution), rappelle Chris Roebuck, professeur honoraire à Cass Business School à Londres (lire l’entretien). Pour certains managers, les actions restent mêmes bloquées après qu’ils ont quitté la banque. Chez Goldman beaucoup plus qu’ailleurs, la culture est très axée sur la performance globale et l’esprit d’équipe. »

Polémique

Les griefs dirigés contre la banque d’affaires se justifient-ils alors que ses concurrentes se préparent elles aussi à rémunérer très généreusement leurs équipes ? Même chez ses anciens banquiers, la question fait débat. « En fait, la polémique devrait concerner l’ensemble de la finance américaine et ses banques d’investissement dont le modèle est très court-termiste, juge un banquier français qui a travaillé plusieurs années chez Goldman Sachs. Cette firme ne rémunère pas davantage que ses concurrentes. Son ratio rémunérations/revenus n’excède pas 50 % (47 % sur les neuf premiers mois de l’année, NDLR), alors que beaucoup d’autres banques sont au-dessus. » « Cette mise au pilori n’est pas justifiée du tout, s’agace un autre banquier qui a passé quinze ans au sein de la firme. On attaque aujourd’hui tout ce que l’on adorait hier chez Goldman : sa cohésion interne, sa rentabilité, son système de risques… » Un autre financier qui est aussi un ancien de l’établissement tempère : « C’est la banque la mieux gérée mais elle fait preuve d’une mauvaise foi absolue lorsqu’elle affirme qu’elle aurait pu se passer du Tarp. Les niveaux de bonus sont choquants pour les actionnaires. »

La polémique est-elle susceptible d’affaiblir Goldman Sachs ? Rien n’est moins sûr. Certes, sa gestion d’actifs, ses services aux investisseurs et sa banque d’affaires pâtissent du ralentissement économique. A fin septembre, les revenus de ses activités de conseil ont par exemple été quasiment divisés par deux par rapport à la même période de 2008. Dans les fusions-acquisitions, le volume d’affaires des opérations bouclées a chuté de 40 %. Sur le seul troisième trimestre, le recul atteint même 80 %. Mais Goldman Sachs reste malgré tout la deuxième banque d’affaires à l’échelle mondiale, avec 32 % de part de marché sur les opérations de fusions-acquisitions bouclées depuis le début de l’année, selon Thomson Reuters. Avec tout de même quelques exceptions. Ainsi, elle se classe seulement quinzième en France sur les opérations bouclées au cours des onze premiers mois de l’année, d’après Thomson Reuters. « Nous pâtissons du ralentissement de l’activité mondiale, mais aussi de la raréfaction des opérations de fusions-acquisitions impliquant des très grands groupes, sur lesquelles nous sommes historiquement plus présents », explique un collaborateur de la banque à Paris.

La banque réfute l’idée que certains groupes puissent la boycotter en raison de sa réputation sulfureuse. Pourquoi alors n’a-t-elle pas participé au rachat de Fortis par BNP Paribas, l’un de ses clients historiques ? Parce qu’elle aurait été mandatée par un concurrent de la banque pour étudier le dossier quelques mois plus tôt… « Même si certaines personnes bien pensantes appréhendent de travailler avec Goldman, elle n’est pas ostracisée », estime un banquier d’affaires parisien.

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