Courtage interbancaire, les lignes bougent

le 08/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Cette année, le petit monde de l’intermédiation professionnelle doit faire le dos rond. Mais il pourrait connaître un nouveau mouvement de consolidation.

La crise, ils en ont perçu les prémices début 2007. Mais les courtiers interbancaires (inter-dealer brokers, IDB) en payeront encore le tribut toute cette année, alors que l’exercice 2009, déjà peu brillant, avait enregistré de sensibles baisses de revenus (voir le tableau) et une réduction des marges. « La crise a été une vraie problématique pour ces acteurs, en raison de la baisse des volumes sur les différents marchés sur lesquels ils sont positionnés », explique Axel Pierron, senior vice-président chez Celent (lire l’entretien page 22).

Des acteurs qui doivent, en outre, subir une concurrence de plus en plus féroce : « Les courtiers interbancaires sont confrontés à la convergence des produits non listés (‘over the counter’, OTC) vers les plates-formes des Bourses traditionnelles, observe Nicolas Breteau, responsable des ventes et du front-office chez Newedge. De plus, ils doivent faire face à une pression forte sur les prix, une pression persistante sur les modes de rémunérations des courtiers, une nécessité d’investir fortement dans des solutions technologiques avancées et, enfin, répondre aux exigences croissante des régulateurs. »

Un ajustement des coûts

Dans ce contexte, 2010 s’annonce comme une année d’ajustement. « Le secteur a plutôt bien résisté, même s’il connaît une phase de ralentissement qui durera au moins jusqu’à la fin de l’année, nuance Patrick Combes, PDG fondateur de Viel et Compagnie, actionnaire à 67,56 % de Compagnie Financière Tradition, numéro trois mondial du courtage interbancaire. Tradition pourrait enregistrer une baisse d’activité de 7 % à 10 % à taux de change constant. » Actif dans 27 pays, la compagnie ne donne pas de prévisions de résultats mais s’est engagée dans un plan de réduction des coûts, avec une première tranche de 40 millions de francs suisses (28,25 millions d’euros). « De fait, Tradition a deux sièges : en Suisse où il est coté, et à Londres où réside son premier centre d’activités avec 36,5 % du chiffre d’affaires. Cela engendre des coûts mais qui sont structurels, souligne Patrick Combes. Nous pouvons en revanche faire des efforts sur les technologies qui emploient 240 personnes dans le monde, soit 10 % des effectifs, et dont on a eu tendance à dupliquer les développements. Yann L’Huillier vient d’ailleurs de rejoindre la Compagnie en tant que ‘chief information officer’. » La mission de ce Français, qui a surtout travaillé en Amérique du Nord, sur les marchés centralisés mais aussi chez Turquoise, est donc claire.

Réduire les coûts, Tullett Prebon s’y est déjà attelé. Le courtier britannique a publié début mars un résultat net en hausse de 1 %, grâce notamment « à une gestion active de nos coûts de front-office et aux bénéfices des mesures prises fin 2008 pour réduire nos coûts fixes de supports », explique-t-il. De même Newedge, filiale commune de Société Générale et de Crédit Agricole CIB, qui vient de se réorganiser en lignes de métiers - dont l’une dédiée au courtage de produits de taux, change et matières premières pour « ajuster au plus près » son dispositif en termes de profitabilité et de consommation de ses infrastructures -, a aussi mis en place « un contrôle des coûts qui a permis d’amortir l’impact de la crise », indique Patrice Blanc, son directeur général.

Un environnement incertain

Contexte économique, priorités des banques centrales et des Etats, évolutions réglementaires en matière de fonds propres et d’encadrement des marchés OTC : l’intermédiation professionnelle évolue dans un environnement incertain. Et doit en particulier se préparer au remplacement des transactions bilatérales de gré à gré par une compensation centrale. « La tendance est d’aller vers plus de standardisation des contrats pour les diriger vers les chambres de compensation », souligne Thibaut de Lajudie, associé au sein du cabinet Ailancy.

D’où une plus grande transparence sur la manière dont les courtiers forment leurs prix. « Généralement, les IDB pratiquent des prix plus élevés avec l’argument selon lequel ils peuvent offrir de la sécurité en termes de contrepartie, poursuit-il. Demain, en passant par une chambre de compensation, cet argument ne tiendra plus. Ils devront donc trouver de nouvelles sources de revenus. »

La diversification est en fait à l’ordre du jour depuis quelques années. Avec des fortunes diverses, selon la stratégie privilégiée : le rachat d’équipes (chez Tradition) ou les rapprochements (tels que Tullett et Prebon ou ETC Pollak et Aurel devenus Aurel BGC). « En phase de consolidation, les coûts baissent, mais le bilan se charge en survaleurs », lance Patrick Combes qui continuera à investir dans les équipes, sachant que leur prix n’a pas baissé et que les bonus pèsent pour leur part sur le compte d’exploitation.

De fait, au cours des trois dernières années, le courtier britannique Icap a investi 400 millions de livres (450 millions d’euros) dans sa diversification, dont les trois quarts en acquisitions. Devenu numéro un mondial, il a décidé fin mars d’arrêter ses services complets sur cash equity, incluant la recherche et le conseil, en Europe en Asie. « Alors qu’un grand nombre de nos activités sur ‘cash equity’ enregistrent de bonnes performances, notre développement vers un service d’agence en Europe et en Asie n’a pas rencontré le succès escompté », a déploré Michael Spencer, son directeur général. Une décision qui se traduira par 114 suppressions de postes et une charge avant impôts d’environ 51 millions de livres.

Pourtant, la diversification semble indispensable pour les IDB. Outre l’expansion géographique vers l’Asie (lire l’encadré ci-dessous) ou les pays émergents d’Amérique latine, nécessaire pour offrir une couverture la plus complète possible à leurs clients, ils cherchent donc à investir de nouveaux territoires, en particulier le post-marché. « Certains IDB cherchent de plus en plus à développer ces services, reconnaît Thibaut de Lajudie. C’est notamment le cas d’Icap qui réalise 10 % à 15 % de ses revenus avec cette activité. Il est imaginable que des rapprochements avec des chambres de compensation aient lieu. »

Moins de frontières

Dans ce secteur où il n’existe plus que cinq acteurs globaux et une myriade de courtiers locaux, une nouvelle phase de consolidation est probable. En 2008, Tullett Prebon et GFI Group avaient envisagé de se marier. Mais cette fois, les opérations pourraient dépasser le cercle des IDB. « Il ne faut plus raisonner du seul point de vue des courtiers, mais avoir une réflexion plus globale, estime Axel Pierron. On pourrait imaginer que ces acteurs rachètent des plates-formes alternatives d’échanges (MTF). »

Les opérateurs historiques pourraient aussi jeter leur dévolu sur des IDB en quête de partenaires. Le London Stock Exchange (LSE) et Deutsche Börse pourraient prétendre à la reprise de Tullett Prebon qui a confirmé des discussions en vue d’un rapprochement. Par le passé, Icap avait d’ailleurs tenté de se rapprocher du LSE, et avait même été à la tête d’un consortium désireux d’acquérir la chambre de compensation LCH.Clearnet. Les frontières entre ces différents acteurs tendent donc à s’estomper. « Si l’exemple des nouvelles plates-formes de négociation sur ‘cash equity’, telles que Chi-X, est répliqué à l’univers des ‘futures’ et options par exemple, par une réforme réglementaire rendant possible l’interopérabilité, alors nous verrons éclore de nouveaux acteurs et la frontière entre Bourses et courtiers risquera de disparaître, avance Nicolas Breteau. Nous assisterons aussi à une convergence d’un autre type : celle des fournisseurs de technologies avec les courtiers et/ou Bourses traditionnelles. »

A coup sûr, la rationalisation de l’infrastructure des marchés financiers est en cours. Alors que les valorisations sont impactées par la crise.

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