L'invité de L'Agefi : François Henrot, associé-gérant du groupe Rothschild en charge de la banque d’affaires

« Les amateurs de la BFI vont devoir rentrer chez eux »

le 06/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Sylvie Guyony et Philippe Mudry

L'Agefi Hebdo : Dans quelle mesure cette «formidable redistribution des cartes entre banques et entre banques et assurances» que vous envisagez dans votre dialogue avec le philosophe Roger-Pol Droit* est-elle inévitable ?

François Henrot : Tout va dépendre du point auquel va aboutir le Comité de Bâle. Si la réglementation à venir suit les grandes lignes tracées en décembre, je ne vois pas comment de nombreux groupes bancaires et d’assurances en Europe pourront s’adapter aux exigences accrues de ce Bâle III sinon en engageant une réflexion de fond. Mais pour l’instant, les institutions financières font comme si leur périmètre était sanctuarisé et elles gèrent la situation sur un mode de lobbying classique. Il est d’ailleurs normal qu’elles se battent pour minimiser l’impact des exigences réglementaires nouvelles avant de mettre sur leur table de travail d’éventuelles redéfinitions de leur périmètre.

Les Etats, qui peuvent prétendre avoir une politique industrielle dans d’autres secteurs, interviendront-ils dans ce remembrement ?

Le périmètre des institutions n’est pas de leur ressort. En outre, dans l’industrie automobile par exemple, la politique des Etats ne vise qu’à limiter des réductions d’emplois salariés sur leur territoire et à éviter que les sous-traitants soient massacrés dans l’effort de réorganisation qui s’impose aux constructeurs. Il faut faire confiance aux professionnels.

Les régulateurs ne vont-ils pas trop loin dans leurs exigences ?

Les régulateurs sont arrivés à la conclusion que l’élévation des exigences de capital est in fine le principal levier par lequel ils pouvaient pousser, non pas forcer, les institutions financières à une attitude plus prudente vis-à-vis du risque. Et ces exigences nouvelles en capital se doublent d’autres, bien plus fortes encore, de liquidité. Les banques centrales ont sauvé le système bancaire en prêtant des liquidités, c’est-à-dire en reprenant dans leur propre bilan des risques qui étaient portés par les banques. Il s’agit d’un formidable transfert de risques, plus massif aux Etats-Unis qu’en Europe. En Europe, il s’agit d’une simple «prise en pension» des risques qui reviendront dans le bilan des banques, alors que la Réserve fédérale (Fed) a procédé aux Etats-Unis à des achats en bonne et due forme.

Or, nous avons tous intérêt à disposer de banques centrales d’une solidité au-dessus de tout soupçon. Or, elles ont estimé que le meilleur moyen d’éviter le retour d’une crise systémique était d’élever les exigences en capital, tout en retirant du numérateur certains produits hybrides, qui étaient un peu des artifices juridico-comptables, et en imposant de nouvelles règles sur le contrôle de la liquidité qu’elles avaient oublié dans les années folles. Il s’agit ce faisant de pousser les banques à une meilleure gestion de leur liquidité, plus rigoureuse, plus conservatrice et cantonnée. Il n’y a rien à dire à cela car ce sont les banques centrales qui sont in fine responsables de la sécurité du système. Les gouvernements peuvent leur rappeler que nous sommes en quasi-récession et qu’il ne faut pas tarir la source du crédit à l’économie, mais c’est aux banques centrales qu’il appartient de jauger finalement la bonne mesure des risques qu’elles laissent les banques prendre et des coussins de sécurité en capital et en liquidités dont elles estiment qu’il faut les assortir.

Les banques centrales peuvent arguer du fait qu’elles ont sauvé le système bancaire. Mais pourquoi les assureurs devraient-ils subir le rigoureux arbitrage entre sécurité et risque qui se profile avec Solvabilité II ?

Le plus grand assureur mondial, AIG, a eu besoin de 80 milliards de dollars d’aides publiques. Et tous les assureurs "monoliners" ont dû être recapitalisés en catastrophe et à grand frais. Les connexions entre les mondes de l’assurance et celui de la banque sont suffisamment nombreuses pour que le régulateur estime devoir exiger un meilleur comportement de tous.

Quelles conséquences pour les professionnels des deux mondes ?

Ce que je pressens, c’est que les nouvelles régulations forceront les institutions qui avaient pris le chemin de «l’universalité» à revisiter avec un œil critique leurs portefeuilles. Elles devront se poser une double question : où sommes-nous vraiment excellents ? Quelles activités sont nos métiers absolument stratégiques et ceux qui sont périphériques ? Personne ne pourra y échapper et je suis convaincu que cela conduira la plupart d’entre elles à des recentrages, même si certains convaincront leurs actionnaires que douze, quatorze ou seize métiers sont tous également stratégiques et qu’ils sont pour chacun d’eux au niveau d’excellence.

De ce fait, va-t-on vers une ère de «pure players» ?

Pas forcément. Même si nous sommes, dans le groupe Rothschild, par essence des quasi-pure players du conseil en fusions-acquisitions et de la gestion de fortune, je ne fais pas de plaidoyer pro domo. On peut gérer de façon stable et sûre une institution multimétiers. Mais pendant longtemps, on ne s’est pas assez interrogé sur les conditions de l’efficacité de chacun de ces métiers en se contentant de les empiler. On l’a vu dans le domaine immobilier. Est-il évident qu’une banque puisse être à la fois promoteur, gestionnaire et courtier, traiteur et investisseur en immobilier ? Certains répondront peut être oui, mais tous en sont-ils capables ?

Les banquiers ont affiché avant-crise des retours sur capital au-delà du raisonnable. Que peuvent-ils espérer dans un système financier bien géré ?

Beaucoup d’entre eux ont confondu la vague qui les portait avec leur propre talent. Tous les métiers ne permettent pas de dégager 15 % de RoE (return on equity, NDLR) ; 7 % à 8 % dans le crédit immobilier ou aux entreprises, c’est déjà très bien ; 14 % à 15 % dans le crédit à la consommation se défend puisque c’est une activité plus risquée qui demande donc un rendement plus élevé. On est au début d’une phase de réexamen en profondeur de tous les métiers de la banque. Le meilleur moyen que le régulateur ait trouvé pour forcer à cette réflexion, c’est d’élever les exigences en capital et en liquidité pour chacun. Une des plus contraignantes des règles de Bâle III consiste à cantonner la liquidité métier par métier. Avec des conséquences de grande ampleur car les banques ne pourront plus «pooler» leurs liquidités, ce qui était une des bases du modèle européen de la banque universelle. Cela en vertu d’une idée simple que chaque métier doit avoir dans sa propre citerne de quoi éteindre son feu pour éviter un effet de feu de savane.

Les banquiers sont-ils conscients de ce qu’on va leur demander ? Quels moteurs vont-ils pouvoir actionner dans des métiers tels que ceux de la banque de financement et d’investissement (BFI) ?

Tous me semblent conscients de la situation. Ce qui est sûr, c’est que les amateurs de la BFI vont devoir rentrer chez eux. Toutes ces banques de détail qui s’y sont lancées dans la période faste, sans en avoir l’expérience ni les capacités, ne vont pas trouver leur modèle économique lorsqu’il va falloir payer le capital et opérer dans des marchés plus difficiles. A l’inverse, les bons professionnels de la BFI, comme Deutsche Bank, BNP Paribas, Société Générale ou Barclays, n’ont pas de problème de modèle et évoluent désormais dans un univers compétitif plus restreint, donc avec une meilleure capacité à marger. Le régulateur n’a rien à redire à cela. Prix et marges dans la BFI se sont bien repris et les meilleurs acteurs vont bénéficier de marchés où la liquidité reste importante. Mais il n’y a plus de place pour les amateurs.

La régulation en Europe et aux Etats-Unis ne tend-elle pas à diverger ?

Hélas en effet, une divergence est en train de s’instaurer entre les Etats-Unis en Europe. Le président Obama s’est engagé dans une voie conforme à la tradition américaine en interdisant le trading pour compte propre et les prêts aux hedge funds. En Europe, les banques peuvent tout faire dès lors qu’elles ont le capital et la capacité technique d’opérer, ce à quoi veille le régulateur a priori et a posteriori. Les Anglais imposent aux banques d’établir et de tenir à jour un testament, afin que, si un problème se présente dans les activités de marché, le régulateur puisse procéder à leur amputation. Il n’y a aucune chance et il n’y aurait aucune raison pour que les Européens suivent le chemin Volker-Obama, et notre seul espoir serait que les Etats-Unis reviennent dans la logique de Bâle. Les Européens auront-ils le courage de dire aux Américains : «Ou vous imposez à vos banques d’appliquer Bâle III, ou elles ne pourront travailleront plus en Europe.» Je doute fort que la City, et donc la Grande-Bretagne, l’accepte jamais.

Est-ce que la banque de détail en soi dégagera des marges suffisantes pour se financer ?

La banque de détail est une activité vitale qui étalonnera ses prix sur le niveau de capital qu’elle devra employer. De ce fait, Bâle III aura un coût pour les clients, pas seulement pour les actionnaires. Il faudra bien que les Etats l’accepte.

Les Etats sont très présents dans le capital des banques. Y a-t-il un risque de protectionnisme financier ?

En Europe, les Etats qui ont dû entrer dans le capital de leurs banques font tout pour en sortir au plus vite. Mais les Etats resteront toutefois concernés par le destin des grands réseaux collecteurs-prêteurs. Et je ne crois pas que l’on puisse voir demain une nouvelle opération hostile comme celle sur ABN Amro. Cela n’empêchera pas les adossements amicaux transfrontaliers, de type BNP Paribas-Fortis, mais je ne crois pas à une opération hostile sur une grande banque européenne. Et si vous êtes le patron d’une banque européenne qui marche bien, est-ce que vous n’avez pas plutôt intérêt à accroître votre exposition dans des pays de forte croissance d’Amérique latine ou d’Asie, par acquisition ou par coentreprise comme Crédit Agricole s’apprête à le faire avec Citic ?

Certains métiers sont-ils plus porteurs de consolidation en Europe ?

Ce sont les métiers qui bénéficient le plus d’économies d’échelle, dont le coût unitaire décroît avec les volumes : clairement, les métiers de logistique, comme les métiers titres, mais aussi les paiements (traitement des flux) et l’administration - d’OPCVM ou de crédits. Il en est d’autres, qui sont peu influencés par les logiques nationales, comme le crédit à la consommation ou la BFI pour lesquels les réglementations nouvelles sont et seront européennes. De même, les crédits aux entreprises sont administrés sur des bases européennes.

Qu’en est-il des acteurs non bancaires du capital-investissement ou alternatifs ?

Le capital-investissement a été cloué au pilori parce qu’il a largement profité de la période de 2005 à 2007, mais il n’a pas aggravé la crise comme certains le prétendent. Ces activités font déjà leur retour, au niveau de levier près. Pour les hedge funds, on ne peut mettre dans le même lot et soumettre à la même règle des acteurs qui opèrent à la fraction de seconde et d’autres qui investissent en actions pour plusieurs années à la Warren Buffett.

Cette grande redistribution des cartes va-t-elle influencer la croissance ?

La sphère financière a beaucoup accru son prélèvement sur le produit national de 2000 à 2007. Comment ne pas souhaiter qu’il se réduise par une dynamique des activités productives, industrielles et commerciales. Mais est-ce possible ? Bâle III va mener à une refacturation par les banques des exigences qu’on leur impose ; de plus, les concentrations que l’on observe vont durcir les oligopoles constitués et jouer en faveur d’une hausse des prix ; enfin, le flux d’innovation financière ne se tarit pas. A situation financière nouvelle correspondra des produits nouveaux.

Quel rôle peut jouer Paris place financière dans ce contexte ?

Paris place Financière? Le marché de taux est à Francfort et le marché des actions à Londres. Ce qu’il s’agit maintenant de sauver, ce sont les places européennes.

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