Quatre grands investisseurs témoignent

le 20/11/2014 L'AGEFI Hebdo

Quatre grands investisseurs témoignent
Henri Moulard, président de Truffle Capital - Jean-Claude Guimiot, directeur général délégué d’Agrica Epargne - Jean-Jacques Duchamp, directeur général adjoint de Crédit Agricole Assurances - Xavier Moreno, président d’Astorg Partners
(DR)

Quels sont pour vous les freins principaux à votre démarche d’investisseurs ?

Henri Moulard, président de Truffle Capital - Je placerai au premier rang l’atonie de la croissance, le marché du travail, la complexité administrative et l’instabilité réglementaire et juridique, qui est un vrai mal français. En revanche, pour nous qui investissons dans l’innovation (énergie, sciences de la vie et technologies de l’information), la fiscalité n’est pas un frein. Au contraire, quand on utilise l’ensemble des niches fiscales, on est plutôt mieux loti que dans d’autres pays. Ce qui est indispensable, c’est la stabilité. Plus généralement, il y a beaucoup de pensée unique dans le french bashing. Mais la majorité des investisseurs s’accommode du système. L’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs : il est par exemple très difficile de se coter sur le Nasdaq. Mais nous avons fait 7 introductions sur Alternext depuis 2010. Dans la chaîne de l’innovation, la vraie difficulté est de passer à l’étape industrielle, qui nécessite de susciter l’intérêt des grands institutionnels. On manque d’investisseurs de long terme qui acceptent de prendre le relais des fonds d’innovation justement pour passer au stade de l’industrialisation.

Xavier Moreno, président d’Astorg Partners - J’en vois quatre principaux. La fiscalité, qui dissuade certains actionnaires managers ou familiaux de céder leurs entreprises ; le marché du travail, qui dissuade les entreprises de localiser leurs développements en France ; l’instabilité réglementaire et juridique, qui ne permet pas de prendre des paris sur l’avenir ; et l’état des finances publiques, qui annonce de nouvelles montées de la pression fiscale et une absence de croissance durable tant qu’il n’y aura pas de réformes à la mesure des enjeux d’économies à réaliser dans les dépenses publiques. D’autres freins existent, comme les nouvelles régulations, mais nous nous y adaptons. Dans ce contexte, nous nous intéressons à des entreprises « globales » qui vendent leurs produits sur des marchés de niche mondiaux, mais qui ne sont pas nécessairement localisées en France. En 2014, sur quatre investissements, deux ont été réalisés dans des entreprises non situées en France.

Jean-Jacques Duchamp, directeur général adjoint de Crédit Agricole Assurances - Au-delà des thèmes proposés par l’enquête, tous justes, le problème de fond me semble l’absence d’orientation nationale claire, de vision de la trajectoire à suivre pour aboutir à la création d’une nouvelle société dans 10 ans. Les aspects économiques sont importants, mais les aspects sociétaux aussi. Or il n’y a pas d’objectif national donné, ce qui explique l’absence de grands projets et l’incapacité à appeler aux investissements privés. Le projet du Grand Paris est exemplaire en cela : celui-ci n’est envisagé que par la finance publique. Or les acteurs publics n’ont pas assez de ressources. Pourquoi ne pas le constater, ouvrir des concessions, ou réformer le capital des opérateurs publics pour y associer des capitaux privés ? Résultat, le projet a du mal à éclore. Il faut un vrai big bang dans les infrastructures, les transports, l’aménagement du territoire, les privatisations. Sans orientation claire, on ne fait que des réformettes qui conduisent à une instabilité juridique et réglementaire extrêmement dommageable pour les investisseurs, voire à figer le statut actuel parce qu’elles sont mal comprises, comme c’est le cas des professions réglementées. Au global, il nous faut un New Deal.

Jean-Claude Guimiot, directeur général délégué d’Agrica Epargne - La fiscalité est un frein pour les investisseurs de long terme, car elle n’est pas adaptée et est trop souvent remise en cause. La complexité administrative et réglementaire, qui était une maladie française, est devenue  européenne. Pour les assureurs, la difficile gestation de Solvabilité 2, conçu par des fonctionnaires un peu éloignés des marchés, complique la mise en place d’une stratégie d’investissement équilibrée. En effet, cette nouvelle réglementation, de même que le régime comptable, favorisent l’investissement obligataire au détriment des placements risqués. Une bonne régulation devrait se fixer des objectifs. Mais actuellement, il semble que l’on accumule des textes sans logique d’ensemble. Concernant les marchés, leur fragmentation est également un frein. Elle a des effets tant sur la capacité à trouver une contrepartie que sur la profondeur du marché : quand une action est cotée sur de multiples places, le marché est éclaté. Quant au marché obligataire, il a été atomisé.

Quelles sont les réformes structurelles indispensables selon vous ?

Henri Moulard - Il faut bien sûr revoir le marché du travail et les procédures administratives, qui doivent connaître une véritable révolution. De plus, il faut reprendre la main sur les collectivités locales. La décentralisation était une bonne idée, mais elle a encouragé parfois l’omnipotence de roitelets populistes et démagogues, et le dérapage des dépenses n’est plus acceptable. Quant aux réformes fiscales, il faut supprimer la taxe sur les salaires, qui est d’une grande stupidité quand on veut créer de l’emploi. L’impôt sur les sociétés et le régime des plus-values ne sont pas pire qu’ailleurs. Et allez voir ce que le fisc américain nous a concocté avec Fatca ! Le plus simple serait de relever la TVA ; et supprimer ou relever le plafond de la réduction de l’impôt sur le revenu pour les FIP* et les FCPI* qui, dans le régime actuel, sont en concurrence avec les baby-sitters et les gardes gériatriques !!! Quant à l’Europe, c’est toute la mentalité qu’il faut revoir. Les fonctionnaires européens ne travaillent que pour la défense du consommateur et ont cassé le producteur. La politique de la concurrence est une catastrophe, il faut homogénéiser la fiscalité bien sûr mais aussi les régimes sociaux. Il faut créer de nouvelles conditions de production.

Xavier Moreno - La première est la réforme du marché du travail pour donner aux entreprises la souplesse d’adaptation aux cycles de leur activité, sans coûts trop élevés, ni lourdeurs de procédure combinées aux aléas judiciaires. La seconde est celle de la durée du travail, hebdomadaire, et de l’âge de départ à la retraite pour améliorer la compétitivité de la France, alléger les charges de l’Etat de compensation des RTT et supprimer les déficits des régimes de retraite. Cela revient à demander à nos concitoyens un effort de réduction significatif de leur temps libre, mais sans toucher à leur revenu global, ni augmenter leurs impôts ou cotisations sociales. Si, dans cette réforme, pouvait se glisser un volet de financement partiel des retraites par capitalisation, montant progressivement en importance, ce serait un grand progrès pour le financement de notre économie. Pour que l’Etat et les collectivités locales deviennent plus efficaces et coûtent moins cher à la nation, il faudra non seulement les inclure dans le champ des réformes sur la durée du travail et l’âge de départ à la retraite, mais aussi réduire considérablement le nombre de fonctionnaires ou de salariés des entreprises publiques, bénéficiant d’une garantie d’emploi à vie. Enfin, une réforme que vous n’avez pas mentionnée dans votre questionnaire alors qu’elle est essentielle pour l’avenir du pays, c’est celle de l’éducation, en s’inspirant par exemple de la Suède qui a décentralisé les responsabilités de l’embauche des enseignants et des choix pédagogiques au niveau des directeurs d’établissement, en gagnant sur les trois tableaux : de meilleurs résultats éducatifs, des formations débouchant sur l’emploi et des économies de fonctionnement.

Jean-Claude Guimiot - Réformer c’est prévoir. Or la fin du monopole bancaire dans le financement de l’économie n’a pas été prévu. Elle est la conséquence non anticipée d’une nouvelle réglementation. S’il est vrai que cela concerne principalement les PME, le financement de l’économie réelle concerne la totalité des entreprises. Acheter des actions, c’est financer l’économie. Actuellement, on cherche à nous faire investir dans des produits illiquides pour financer les PME ou  les infrastructures… mais nous ne sommes pas équipés pour cela, et les intermédiaires qui nous proposent leurs produits ne le sont pas plus. Les régulateurs poussent à la désintermédiation bancaire, mais n’ont pas réfléchi aux conséquences, qui sont de faire porter le risque par les investisseurs. On a désorganisé les circuits de financement en contraignant les banques, alors que ce sont elles qui ont les réelles compétences pour le faire, et non les investisseurs.

Il faut également réformer la fiscalité, la simplifier. Cessons de multiplier les dispositifs. Il suffit de quelques instruments simples et lisibles, et d’en ajuster les curseurs si nécessaire. La CSG est par exemple un outil simple et efficace. Par sa complexité et son instabilité fiscale, la France est en train de pénaliser son industrie de la gestion financière.

Quant à l’Europe, elle doit se fixer des objectifs, peu nombreux mais fédérateurs. Il y a trop d’attention portée à des détails sans importance. Il faut faire converger les politiques fiscales, sociales… Par ailleurs, les politiques doivent reprendre le pouvoir. Il est anormal que ce soit la BCE qui gouverne la zone euro. La politique des banques centrales a déréglé le fonctionnement des marchés, qui sont dans les mains de quelques acteurs (hedge funds, ETF, fonds d’investissement) de taille trop importante et de plus en plus spéculatifs. La financiarisation de l’économie continue d’être excessive.

Jean-Jacques Duchamp - Toutes sont indispensables, notamment au niveau de l’Etat et des collectivités locales. Sans New Deal, la simplification se transforme en complexification. Au premier rang des réformes économiques, celle du coût du travail me semble essentielle. Il est devenu deux fois plus élevé en France qu’en Espagne ou qu’au Portugal aujourd’hui. Ce type de disparité crée des situations instables sur le marché. Quant à la fiscalité, la suppression de la taxe sur les transactions financières et celle de la taxe sur les salaires sont une évidence puisqu’elles pénalisent l’emploi. Par ailleurs, il est nécessaire de conserver le monopole bancaire. Ce qui ne signifie pas que les investisseurs ne peuvent participer au financement de l’économie. Nous sommes par exemple très présents dans ce domaine, via notamment les Euro PP et les fonds de prêts à l’économie. Ce sont de nouveaux types d’investissement pour les assureurs, mais cela ne remplacera jamais le métier de banquier. De ce point de vue, il convient d’être prudent sur les modalités de développement du crowdfunding et de la finance participative. Quant au niveau européen, l’urgence est d’harmoniser la transposition des directives. Solvabilité 2 n’est plus une réforme, mais 27 : il n’y a pas deux pays qui aient les mêmes procédures ! Il n’y a pas de marché unique, y compris dans le financement de l’économie. Et je ne parle même pas de la fiscalité… Relancer la construction européenne est indispensable.

*FIP : fonds d’investissement de proximité ; FCPI : fonds communs de placement dans l’innovation.

Par sa complexité et son instabilité fiscale, la France pénalise son industrie

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