L’irrésistible attrait des « fintech »

le 05/03/2015 L'AGEFI Hebdo

Les fonds de capital-risque et de LBO plébiscitent le secteur. Les valorisations sont à la mesure des perspectives de croissance.

L’irrésistible attrait des « fintech »
(Fotolia)

Lorsqu’en fin d’année dernière, le californien Francisco Partners a décidé de revendre eFront, l’éditeur français de logiciels de reporting dédiés à la finance alternative qu’il avait retiré d’Alternext en 2011, il n’a pas eu de mal à trouver preneur. Le dossier a été regardé à la fois par des industriels, comme Markit, et par les plus grands noms du private equity, comme Astorg, Bridgepoint, Permira, Silver Lake ou TPG. Au terme d’une bataille acharnée, c’est Bridgepoint qui a finalement emporté la mise à environ 300 millions d’euros dont 127 millions de dette, soit une valorisation entre 15 et 20 fois l’Ebitda. En un peu plus de trois ans, la valeur d’equity d’eFront aura donc été multipliée par 2,5. « La visibilité et les excellentes perspectives de ‘cash-flow’, ainsi que la facilité à lever de la dette des ‘fintech’ (sociétés spécialisées dans les technologies financières, NDLR) entraînent des valorisations qui peuvent paraître élevées. Mais dans le cas d’eFront par exemple, compte tenu des perspectives de croissance, la valorisation de la société ressort en fait à 12 fois son Ebitda 2015 », tempère un bon connaisseur du dossier.

Les investissements dans les fintech se sont envolés ces cinq dernières années. De 2008 à 2013, ils sont passés de 928 millions de dollars à 2,97 milliards, un rythme de croissance quatre fois supérieur aux investissements dans le capital-rique en général, selon Accenture. Et à en croire certaines

projections, ils pourraient bientôt atteindre 8 milliards de dollars, pour l’essentiel aux Etats-Unis et, en Europe, pour moitié à Londres.

Outre-Atlantique, les valorisations de ces sociétés atteignent des sommets : 6 milliards de dollars pour Square (paiement mobile) qui a déjà levé près de 500 millions de dollars, 3,6 milliards pour Stripe (paiement) pour 200 millions de dollars de levées, ou encore 1,5 milliard pour Adyen (paiement) et 1 milliard pour Credit Karma (finances personnelles). Sans parler de Lending Club dont l’ascension fulgurante fait rêver toutes les jeunes pousses. La plate-forme de prêt entre particuliers du français Renaud Laplanche s’est introduite sur le Nyse en 2014 et a levé 870 millions de dollars. Cette opération devrait en appeler d’autres. On Deck Capital par exemple serait sur les rangs. En attendant, les levées de fonds privées sont de plus en plus importantes. En février, Betterment (conseil financier online), a rassemblé 60 millions de dollars pour financer sa croissance à l’occasion d’un tour de financement mené par Francisco Partners.

Effervescence

Pour Paul Mizrahi, managing director chez BlackFin Capital Partners – dont le deuxième fonds dédié aux services financiers compte déjà plus de 160 millions d’euros d’engagements –, cette effervescence ne doit rien au hasard. « C’est une constante de ces quinze dernières années. Lorsque les grands groupes bancaires sont occupés par leurs problèmes internes, qu’ils se détournent de certaines activités moins stratégiques et qu’il y a une rupture technologique, les acteurs alternatifs se développent. » Ainsi au début des années 2000, les courtiers en ligne comme Fortuneo (fondé par les associés actuels de BlackFin) ont émergé. Ils sont devenus de véritables concurrents pour les banques. Aujourd’hui, les solutions de paiement mobile, les plates-formes de crowdfunding et les éditeurs de logiciels financiers – notamment de reporting avec le durcissement de la réglementation – se multiplient. « Les banques et les assurances privilégient le partenariat et la constitution de fonds et elles ne rachètent plus les sociétés innovantes comme elles ont pu le faire par le passé, ce qui laisse un ‘deal-flow’ important et de la place pour les acteurs du ‘private equity’ », poursuit Paul Mizrahi. A travers son premier fonds, la société a notamment investi dans deux comparateurs d’assurances, Comparadise en France et Chiarezza en Italie, afin de profiter du déplacement de la chaîne de distribution vers internet. « En Grande-Bretagne, 60 % des contrats d’assurance sont souscrits via un comparateur. On peut s’attendre à une évolution similaire en Europe continentale », anticipe-t-il.

Outre cet acteur spécialisé qui investit des tickets moyens de 25 à 30 millions d’euros, plusieurs fonds généralistes européens s’intéressent aux fintech pour des investissements de plusieurs centaines de millions d’euros. Advent, Apax ou Bridgepoint par exemple ont développé une vraie expertise. « Dans le secteur des logiciels, bon nombre de sociétés affichent des profils de croissance de 20 % à 30 % par an. Et elles sont de plus en plus nombreuses à adopter des systèmes de licences annuelles qui assurent des revenus récurrents très compatibles avec la logique des opérations de LBO (leveraged buy-out, NDLR), explique Xavier Robert, associé chez Bridgepoint. Dans ce type d’opérations, des leviers d’endettement de l’ordre de 5 à 6 fois l’Ebitda sont tout à fait supportables. »

La rentabilité de ces sociétés attire aussi les investisseurs qui se positionnent en phase d’amorçage ou de capital-risque. Selon une étude publiée par l’association des business angels britanniques, 28 % des investissements réalisés dans les fintech affichent une rentabilité supérieure aux attentes, contre 21 % dans les TMT et 19 % dans les biotech. « L’intérêt pour les ‘fintech’ n’a probablement jamais été aussi grand », indique Cyril Bertrand, directeur associé chez XAnge. La filiale de private equity de La Banque Postale investit des tickets de 1 à 5 millions d’euros via ses fonds de capital-innovation et fait partie des investisseurs en pointe sur ce secteur. XAnge a notamment investi dans KissKissBankBank (crowdfunding) en 2009, The Currency Cloud (conversion en devises) en 2012, Lydia (paiement mobile) en 2014 et dernièrement Ledger (solutions de sécurisation pour portefeuilles Bitcoin). « En capital-innovation, les taux de rendement interne (TRI) attendus évoluent généralement autour de 10 %. Pour l’instant, nous n’avons réalisé aucune sortie sur les ‘fintech’ mais les TRI attendus sont plutôt de l’ordre de 20 % sur ces investissements », avance Cyril Bertrand. Parmi les fonds de capital-risque français les plus actifs dans ce domaine figurent également Partech Ventures (Kantox et Lendix) et Idinvest (Kantox, Leetchi). Truffle a aussi investi dans Credit.fr en janvier. Si aucun d’entre eux n’a la force de frappe d’un Anthemis, le fonds de capital-risque international le plus en vue pour l’investissement en early stage dans les fintech, cela ne les empêche pas de réaliser de belles opérations. En septembre dernier, Idinvest a cédé Clear2Pay, dans lequel il avait investi en 2006, au fournisseur de produits de paiement FIS pour 375 millions d’euros, ce qui correspond à un multiple de sortie de 2. « Il est possible de réaliser des multiples supérieurs à 2 sur dix ans mais c’est assez binaire. La société dans laquelle on a investi en capital-risque peut aussi ne jamais décoller », met toutefois en garde un professionnel.

Le paiement mobile aussi

Les fonds ne sont pas les seuls à s’intéresser aux fintech. Le domaine du paiement mobile donne notamment lieu à une bataille entre les géants de la tech et des télécoms. Pour empêcher l’Apple Pay d’emporter la totalité du marché, Google vient de racheter Softcard Technology. Samsung, de son côté, a acquis LoopPay, déjà compatible avec 90 % des commerces aux Etats-Unis.

Quant aux banques, ces dernières années, elles ont pris conscience qu’elles ne pouvaient plus ignorer le phénomène. Soit parce que les fintech grignotent leurs parts de marché. Soit parce qu’elles ont développé des outils précieux pour leur activité. Plusieurs fonds de corporate venture ont ainsi éclos ces deux dernières années. S’inspirant des méthodes du capital-risque, les banques les ont souvent dotés de moyens importants. En 2013, Sberbank et BBVA ont chacune lancé un fonds de capital-risque de 100 millions de dollars. Le mouvement s’est accéléré en 2014, avec le lancement des fonds de HSBC (200 millions de dollars), de Santander (100 millions de dollars) et de Commerzbank. Cette stratégie est quelquefois complétée par des partenariats. L’an dernier, Santander s’est ainsi rapprochée de la plate-forme de prêt peer-to-peer Funding Circle. Reste pour les jeunes pousses convoitées à peser le pour et le contre de ce protectorat. En attendant, les opérations sont de plus en plus importantes : en 2014, Amex Ventures (American Express) a cofinancé un tour de table de 28 millions de dollars pour LearnVest, et Citi Ventures a placé un ticket de 32 millions de dollars dans Betterment et un autre de 38 millions dans Platfora. Côté fusions-acquisitions, BBVA a déboursé 117 millions de dollars pour acquérir Simple, une banque numérique qui compte seulement une centaine de milliers de clients. Une étude d’Accenture publiée l’année dernière indiquait que seule 10 % de l’innovation financière venait des banques. Peut-être plus pour longtemps.

Un appel à projet pour identifier les pépites de demain

Le pôle de compétitivité dédié au secteur de la finance, Finance Innovation, a lancé le 21 janvier dernier un appel à projet. L’objectif : identifier les 100 start-up financières les plus prometteuses et les plus à même d’influencer l’écosystème financier (banque, assurance, gestion d’actifs, économie sociale et solidaire, métiers du chiffre et du conseil, et immobilier). Le label « Finance Innovation » ainsi obtenu doit faciliter l’accès de ces TPE ou PME au financement public (aide à la maturation de projets innovants, prêt d’honneur, prêt participatif d’amorçage Bpifrance, aide au partenariat technologique…), privé (financement bancaire, capital-investissement…) ainsi qu’à de nouveaux clients. « Finance Innovation rassemble 200 PME du secteur de la finance et 100 grands groupes, ce qui nous permet de mettre en relation les jeunes pousses et leur écosystème », explique Joëlle Durieux, directrice générale de Finance Innovation, qui souligne que « la plupart des projets sont des ‘fintech’ ». Parmi les success stories de ces dernières années figurent Limonetik (paiement), Unilend (crowdfunding) – photo –, LexiFi (standardisation des contrats financiers complexes) et eFront. La liquidation pure et simple d’Isodev en février rappelle toutefois aux investisseurs que ni la bénédiction de la place, ni un tour de table prestigieux ne suffisent à prémunir contre le risque.

5,4 milliards de dollars, c’est le montant de la valorisation de Lending Club au moment de son introduction

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