Banques-Entreprises

Le crédit revient en force

le 26/06/2014 L'AGEFI Hebdo

Les banques se bousculent pour prêter aux conditions d’avant-crise aux entreprises moyennes et grandes.

Le crédit revient en force
Après une émission obligataire inaugurale mi-2013, Zodiac Aerospace a négocié un refinancement d’un milliard d’euros.
(Bloomberg)

Retournement complet sur le front du crédit. Alors qu’il n’était question récemment que de deleveraging pour les banques, de désintermédiation des corporates, voilà que les premières se bousculent pour prêter aux secondes. « J’ai senti un appétit des banques pour le prêt sensiblement accru en début d’année par rapport à il y a un an où j’avais engagé une première réflexion sur le refinancement de prêts arrivant à échéance en 2015 », indique Victoire Aubry, directrice financière de Compagnie des Alpes (678 millions d’euros de chiffre d’affaires 2013), qui vient de signer un crédit syndiqué de 260 millions d’euros.

Le phénomène est général, les statistiques de la Banque de France situant à octobre 2013 le redémarrage à la hausse des encours (voir graphiques). « Rares sont les entreprises, grandes ou moyennes, qui ont des problèmes d’accès au crédit, déclare Damien Lamoril, directeur de la syndication Europe chez Société Générale.  Pour les entreprises plus petites, elles bénéficient du soutien des banques régionales et mutualistes qui les connaissent très bien et sont prêtes à les soutenir. La situation semble meilleure en France qu’en Grande-Bretagne, par exemple. »

Sélectivité

A la clé de cette situation nouvelle, on trouve la capacité retrouvée des banques à engager leur bilan, après les efforts d’assainissement imposés par Bâle 3. « Les banques ont renforcé leurs bilans et ont retrouvé un bon niveau de liquidité, expose Damien Lamoril. De ce fait, elles sont à la recherche d’actifs, tant en primaire qu’en secondaire, et globalement la demande de prêts par le marché n’est pas suffisante par rapport à l’offre des prêteurs. »

L’intérêt des banques semble toutefois particulièrement marqué pour les belles entreprises. « Depuis l’automne 2013, l’amélioration dans l’octroi du crédit bénéficie surtout à des entreprises dont l’Ebitda dépasse 50 millions d’euros, analyse Nadine Veldung, associé gérant chez Oddo Corporate Finance. Après s’être largement désengagées, les banques reviennent sur les crédits qu’elles estiment de bonne qualité. Les choses sont plus compliquées pour les entreprises ayant un passé un peu difficile ou dont les besoins de financement, inférieurs à 20 millions d’euros environ, ne permettent pas un refinancement sur les marchés des capitaux. »

Les règles prudentielles expliqueraient pour partie cette sélectivité. « Bâle 3 amène les banques à différencier davantage leurs offres de crédit, en volume et en prix, en fonction du niveau de risque, explique Pierre-Henri Cassou, associé-gérant de PHC Conseil. D’où un développement commercial des prêteurs orienté vers les entreprises disposant des meilleures signatures. »

A partir d’une certaine taille, toutefois, les prêteurs se montreraient moins regardants sur la qualité du risque. « La concurrence entre les banques peut être vive même sur des qualités de risque qui ne sont pas de premier rang, y compris quand le modèle d’affaires est un peu compliqué avec du levier, observe Didier Philouze, responsable du conseil en financement chez Bfinance. Ce type de profil peut maintenant boucler un crédit alors que jusqu’en mars, les banques se montraient réticentes.Très peu de signatures restent de côté. »

Le fait est que, réservés aux entreprises d’une certaine taille, les crédits syndiqués suscitent carrément la ruée des banques. « La plupart des syndications sont très largement sur-souscrites, d’autant que le marché français est un marché sur lequel les banques étrangères sont très présentes », constate Caroline Pez-Lefèvre, responsable de l’origination pour les crédits syndiqués corporates en France chez BNP Paribas.

Or ces crédits s’adressent précisément aux entreprises qui ont le plus tiré parti de la vague de désintermédiation qui a pris son essor en France juste après l’éclatement de la crise. « Pour l’ensemble des entreprises, la désintermédiation est passée de 26 % en 2008 à 35 % fin 2013, donc la progression est énorme. Il y a clairement concurrence pour conquérir les bons clients grandes entreprises et ETI, les investisseurs ayant eux aussi des exigences de rendement en baisse », note Thierry Grunspan, directeur chez Standard & Poor’s. De quoi renforcer la pression qui pèse sur les établissements voulant utiliser leur bilan. « Les banques sont piquées au vif par les incursions croissantes des entreprises sur les marchés, renchérit François Gouesnard, directeur général chez Union Finances Grains et  membre de la commission financements-Bâle 3 de l’AFTE.

Refinancements anticipés

Il est vrai aussi que les entreprises qui font appel au marché constituent des contreparties dans lesquelles, non sans une certaine contradiction, les banques voient bien des  avantages. « Elles confortent leur perception du risque crédit avec un autre prisme d’analyse : celui des investisseurs obligataires », analyse Victoire Aubry. Surtout, elles peuvent alors formuler des propositions de financement pesant moins sur leur liquidité, des lignes de confort et de back-up qui ne sont plus réservées aux grands groupes. « Sur les ‘midcaps’, beaucoup  de refinancements de dette globale s’inscrivent dans une démarche  de refonte de l’endettement avec une part de désintermédiation, explique Christine Lainé, responsable Europe structuration et syndication crédits corporate chez Natixis. Les RCF (‘revolving credit facility’) viennent alors conforter le financement et ne sont pas censées être tirées, sinon en attendant un refinancement par le marché. »

Reste que, signe supplémentaire du déferlement d’offres de crédit bancaire cherchant à s’employer, on observe peu de financements pour des emplois nouveaux. « Quelque 70 % des volumes de crédit signés en Europe depuis le début de l’année concernent des refinancements, beaucoup d’emprunteurs anticipant les échéances », évalue Damien Lamoril. Les structures portent les marques de ce marché surencombré. « Des dossiers arrangés et bouclés il y a un an peuvent ainsi être renégociés et étendus au travers d’opérations dites d’‘amend and extend’ [lire l’encadré] avec des conditions en baisse de 30 % à 40 % en moyenne », analyse Caroline Pez-Lefèvre. Les banques n’hésitent pas, dans le même temps, à rallonger les durées d’engagement. « Souvent, les nouveaux financements ont une maturité de 5 ans extensible deux fois sur un an, pour les risques ‘investment grade’, précise Christophe Cretot, responsable origination de crédits sur la zone EMEA, chez Crédit Agricole CIB. Ceci valait jusqu’ici pour l’Allemagne et la France mais gagne les emprunteurs d’Espagne et d’Italie. Pour les risques ‘non investment grade’, les maturités sont plutôt limitées à 5 ou 3 ans. » Dans la même tendance, les covenants prévus dans les contrats laissent plus de marge de manœuvre aux entreprises, avec parfois un seul engagement sur le niveau de levier.

Chute des prix

Mais le renversement de tendance s’observe particulièrement sur les prix. « Des sociétés ‘AA’ empruntent à 15 points de base et d’autres, avec un risque situé en  bas du segment investisseur, à 75 points de base », souligne David Laugier, directeur général de Bfinance. Les entreprises bénéficient de prix en baisse depuis septembre 2013 et surtout depuis février- mars dernier. Pour un risque de catégorie investissement, le prix a été sans doute divisé par deux en un an. »

La baisse des prix  n’est pas circonscrite aux meilleurs profils. « Le déséquilibre entre offre et demande fait baisser les conditions d’emprunt sur toute la panoplie des risques et des montages, indique Christophe Cretot. Il faudra une vraie reprise économique pour estomper les déséquilibres. » Une ligne de démarcation se dessine tout de même en fonction de la capacité d’appel au marché de l’emprunteur. « Les banques opèrent une plus grande différenciation entre les risques bons et moyens, où les marges baissent, tandis que sur les risques importants, elles sont accrues. Cette plus grande sélectivité est motivée, outre par la gestion du risque, par la concurrence des financements de marché », appuie Thierry Grunspan.

Unique petit durcissement des conditions de financement, sur les lignes revolving, les commissions d’utilisation qui étaient perçues à partir d’un seuil de tirage – 33 % ou 50 % le plus souvent – sont payables dès le premier euro d’utilisation. « Une façon pour les banques de permettre aux entreprises d’afficher des prix tirés sur les marges tout en minimisant les sacrifices », commente Didier Philouze. Le renchérissement paraît d’autant plus indolore pour les emprunteurs qu’il s’agit de lignes de liquidité. Le changement dénote plutôt une volonté de proximité des banques avec leurs clients, pour trouver les moyens de rentabiliser un crédit non rentable en soi par des opérations plus rémunératrices. « Les banques veulent être présentes auprès de leurs clients pour pouvoir les accompagner le cas échéant lors des opérations de croissance externe dont on sent les frémissements, indique Alain Gallois, responsable global de la plate-forme dette et de la vente fixed income de Natixis. Les crédits syndiqués sont avant tout des opérations relationnelles, un socle de partenariat, pour participer à une relation commerciale plus globale. Les pools bancaires sont plus  resserrés et relationnels. »

Emballement du système

Toutes les banques ne sont pas égales dans cet exercice d’équilibre.  « Les négociations peuvent être très différentes d’une banque à l’autre, notamment sur les exigences de ‘side business’ en échange de crédit, en fonction notamment des positions de force des établissements sur le marché », note toutefois Nadine Veldung. C’est là que la désintermédiation du crédit prend son sens, offrant des perspectives de commissions de placement. Mais  cette approche débouche encore sur une situation plus difficile pour le crédit bancaire. « Compte tenu de la baisse des marges sur le crédit, les banques recherchent des mandats de conseil en désintermédiation et le système s’emballe, résume David Laugier. Les commissions sur les placements privés ont été divisées par deux. Ces opérations sont stratégiques pour les banques, elles veulent un ‘track record’ sur ce marché, donc cela crée une pression forte sur les prix. »  Les inquiétudes diffuses sur la disponibilité du crédit en cas de reprise ne concernent décidément pas les entreprises capables de se financer sur les marchés…  

Il y a clairement concurrence avec le marché pour conquérir les bons clients grandes entreprises et ETI, les investisseurs ayant eux aussi des exigences de rendement en baisse
Thierry Grunspan, directeur chez Standard & Poor’s
Les banques confortent leur perception du risque crédit avec un autre prisme d’analyse : celui des investisseurs obligataires 
Victoire Aubry, directrice financière de Compagnie des Alpes
Des renégociations depuis deux ans

Souvent depuis un ou deux ans, les refinancements ont pris la forme de contrats dits « amend and extend », où l’entreprise emprunteuse, utilisant la même documentation que dans le contrat en place, repousse la maturité et négocie un prix inférieur. La formule est plus simple qu’un refinancement anticipé et ne requiert qu’un vote à la majorité des prêteurs. Toutefois, « après une vague de contrats de type ‘amend and extend’, les emprunteurs procèdent à des refinancements, observe Laetitia Lemercier, councel chez Gide. Il arrive que des emprunteurs ayant signé des financements il y a deux ans négocient dès à présent un refinancement pour profiter des conditions améliorées du marché, en prix et de maturité ».

 

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