La City se réinvente en mode télétravail

le 07/12/2022 L'AGEFI Hebdo

Le débat sur la productivité continue à diviser les partisans et les détracteurs du «remote working».

La City se réinvente en mode télétravail
Certaines banques font de la résistance.
(Adobe stock)

Depuis quelques mois, les quartiers de la finance londonienne s’animent au rythme de la nouvelle normalité du télétravail. «Les jeudis sont les nouveaux vendredis, s’amuse André Spicer, professeur de comportement organisationnel à la Bayes Business School. A l’heure de la sortie des bureaux, les bars y sont littéralement pris d’assaut.»

Dans la City et Canary Wharf, les signes de reprise sont désormais bien présents : mi-octobre, Transport for London, l’organisme public des transports en commun de Londres, signalait que l’activité dans le métro était revenue à 79 % des niveaux atteints avant la pandémie, soit un plus haut depuis l’apparition du Covid. Tous secteurs confondus, les commerces refont le plein de clients. « Au cours des deux dernières années, de nouveaux commerces se sont substitués dans la City à ceux qui n’avaient jamais rouvert lors du déconfinement, témoigne Dennis Ferreira, directeur des relations presse chez DBRS Morningstar. L’activité commerciale semble s’être normalisée. »

L’indice Pret de Bloomberg, du nom de la chaîne de cafés et de sandwiches Pret A Manger fréquentée par les financiers pendant la pause déjeuner, donne aussi la température du secteur. Cet indice, qui compare les transactions hebdomadaires à ce qu’elles étaient avant l’éclatement du Covid-19, se hissait en octobre dans la City à 97 % des niveaux pré-pandémiques. « Dans la finance comme dans d’autres secteurs d’activité, la culture de présentéisme cinq jours par semaine, voire plus, est en voie de disparition au bénéfice d’un nouveau modèle de trois jours au bureau et de deux jours de télétravail », poursuit André Spicer. La réception de ce nouveau mode de travail n’est pas nécessairement homogène. « Les jeunes veulent davantage venir au bureau pour apprendre et se faire connaître, d’autres, de par leur rôle, sont dans l’obligation de se rendre sur leur lieu de travail de façon plus systématique. Mais globalement, chacun apprécie cette nouvelle flexibilité », ajoute l’expert.

Dans ce contexte, les bureaux se transforment pour mieux répondre aux nouvelles exigences. « Beaucoup s’apparentent de plus en plus à des espaces de co-working », estime André Spicer. En janvier 2021, Citi annonçait ainsi un projet de rénovation en profondeur de sa tour de 42 étages à Canary Wharf, son siège européen, en prenant en compte les impératifs environnementaux et les nouveaux modes de travail. L’immeuble rénové mettra ainsi l’accent sur une augmentation des espaces collaboratifs.

Pour l’heure, la débâcle annoncée de l’immobilier de bureaux dans les quartiers de la finance londonienne ne s’est pas matérialisée. « Nous avons reçu plus de demandes de construction d’immeubles jusqu’à présent cette année qu’au cours de chacune des deux années précédentes, indique un porte-parole de City of London Corporation. Huit tours en sont au stade de pré-candidature et deux sont maintenant soumises en tant que demandes, ce qui montre la résilience du secteur et de la ville. »

Face au télétravail, les grands écarts existent néanmoins en fonction des institutions : dans ses locaux londoniens de Westferry Circus à Canary Wharf, la néobanque Revolut affiche un taux d’occupation mensuel de 20 %. L’entreprise, qui a adopté une politique 100 % télétravail, a développé depuis peu le concept de « RevSocials », des événements internes mensuels. « Nous sommes bien conscients que nos employés ont besoin de relations solides et d’occasions pour se rencontrer, explique Hannah Francis, responsable RH au sein de la fintech. Ces RevSocials servent ainsi à promouvoir un sens accru de la communauté. »

A l’autre bout du spectre, les chantres du 100 % présentiel font aussi valoir leurs arguments : mi-octobre, David Solomon, directeur général de Goldman Sachs, et farouche militant anti-télétravail, signalait que 65 % de ses salariés étaient revenus au bureau cinq jours par semaine. « Nous avons une entreprise où la moitié des salariés ont une vingtaine d’années, signalait-t-il sur la chaîne américaine CNBC. Ils viennent chez Goldman Sachs pour apprendre, rencontrer des personnes et interagir. »

Des diktats d’un autre temps

Selon Grace Lordan, fondatrice de The Inclusion Initiative à la London School of Economics, cette posture relève du passé. « Goldman Sachs peut s’en tirer avec de telles affirmations parce qu’elle reste attractive en raison de niveaux de rémunération bien supérieurs à ceux consentis par ses pairs, estime-t-elle. En revanche, des banques moins prestigieuses devraient accorder une attention toute particulière à cette question si elles souhaitent continuer à attirer les talents. »

Preuves à l’appui : la London School of Economics a réalisé fin novembre une étude qualitative sur l’avenir du travail en s’appuyant sur 100 entretiens de financiers de tous rôles et banques confondus. L’une des conclusions pointe vers une volonté accrue d’autonomie des salariés, vent debout contre les « diktats » de présentiel émanant du top management. « Les salariés de la finance sont attachés à leur emploi et à la vie de bureaux à condition qu’il y ait une vraie raison d’y aller, explique Grace Lordan, co-auteur de l’étude. S’il s’agit de faire du Zoom ou des appels, aucun intérêt ! » Aliénor, qui travaille dans une banque britannique dans la City, a ressenti ce sentiment de frustration. « Pas plus tard que la semaine dernière, je me suis rendue au bureau… et mon équipe n’y était pas. Je suis donc retournée chez moi car ce dont j’avais besoin était précisément d’échanger avec mes collègues et pas de me retrouver dans un espace vide ! »

Au-delà de la question de la répartition des jours de télétravail, les partisans et les détracteurs s’affrontent sur le terrain de la productivité. « Notre étude montre que les salariés ne considèrent pas le bureau comme une mesure de productivité, explique l’enseignante de la London School of Economics. Ils savent très bien identifier ce qui les rend productifs, et leur volonté de télétravailler n’est pas un signe de paresse. » André Spicer préfère renvoyer les sceptiques aux travaux des chercheurs de l’université de Stanford en Californie sur le télétravail. Publiée en juillet, l’une de leurs dernières études a été menée sur un échantillon de 1.612 salariés travaillant au sein de Trip.com, une grande agence de voyages en ligne. Les natifs de dates impaires étaient en télétravail les mercredis et les vendredis tandis que les autres passaient toute la semaine au bureau. Le travail à domicile a entraîné une réduction des taux d’attrition de 35 % et une augmentation des taux d’auto-satisfaction. La structure de la semaine de travail a également été altérée : les travailleurs à domicile travaillaient moins d’heures les jours de télétravail mais davantage les autres jours et le week-end. Enfin, l’expérience a abouti chez les télétravailleurs à une augmentation de lignes de code écrites à hauteur de 8 % tandis que la productivité auto-évaluée des employés a augmenté de 1,8 %. Après la phase d’expérimentation, la société a décidé de généraliser le télétravail.

A lire aussi