Le télétravail braque les banques

le 13/01/2022 L'AGEFI Hebdo

Le variant Omicron remet les banques françaises sur une ligne de crête, entre injonctions du gouvernement et obligation d’ouverture des agences.

Le télétravail braque les banques
(Adobe stock)

Télétravailler ou non, telle est la question pour les 354.000 salariés des banques en France. En déplorant que « les banques de détail ne participent pas à l’effort national » sur le télétravail, la CFDT a presque ouvert une question philosophique. Alors que le syndicat réclame « une extension du télétravail dans tous les métiers des réseaux de banques de détail pour réduire la propagation du virus », l’Association française des banques (AFB) estime que « les banques ont engagé d’importants moyens qui ont permis de placer en télétravail 100 % de leurs effectifs pouvant [le faire] ».

Un avis que ne partage pas la ministre du Travail. Elizabeth Borne regrette qu’un « relâchement » ait pu être décelé dans le secteur face à la nouvelle vague de la pandémie. Selon la CFDT, les salariés des réseaux bancaires seraient en télétravail un jour par semaine en moyenne alors que le gouvernement a demandé la mise en place de trois jours de télétravail, voire quatre, « pour les postes qui le permettent ». Déjà, les Caisses d’Epargne (BPCE) et le Crédit Agricole avaient été mis en demeure sur le sujet l’an dernier.

« Le protocole indique que le télétravail est obligatoire pour les postes télétravaillables et c’est là que portent le débat et les divergences entre les syndicats et les banques », explique justement Lionel Vuidard, associé en droit social au sein du cabinet Linklaters. 80 % des activités de la banque de détail sont pourtant réalisables à distance grâce à la numérisation de l’économie. « Quatre types d’activités peuvent être plus difficilement réalisées en télétravail, décrit Philippe Denys, associé au sein du cabinet de conseil Ailancy. Les activités liées à l’accueil du client, celles en rapport avec la gestion des opérations courantes du cash – bien qu’une grande partie puisse se faire via des automates, tout n’est pas accessible dans certaines zones – et des opérations courantes supposant une présence physique d’une personne tierce, par exemple un huissier. Enfin, cas plus rare, certaines agences mettent à disposition des clients un coffre-fort. »

Culture et sécurité

Le problème mêle toutefois une dimension culturelle à l’aspect opérationnel. « Si le télétravail prend de l’ampleur dans les banques d’investissement, l’activité de banque de détail rechigne en revanche à ouvrir les vannes, sauf pour les fonctions tout à fait administratives, et ce pour des questions organisationnelles et de sécurité mais aussi afin de répondre à une demande de certains clients peu à l’aise avec internet et les outils informatiques », explique Géric Clomes, lui aussi associé en droit social chez Linklaters. « Bien sûr, les managements locaux veulent aussi garder la main sur leur équipe. Sans oublier que c’est un souhait de certains salariés de venir sur place », abonde le dirigeant d’une banque.

Au-delà de ces considérations, les banques sont confrontées à une double injonction de l’exécutif puisqu’elles sont obligées d’ouvrir. Les grands groupes étant considérés comme organismes d’importance vitale (OVI) et les plus petits comme opérateurs de service essentiel (OSE), ils exploitent « des installations indispensables à la vie du pays ». Le Premier ministre avait d’ailleurs rappelé durant le premier confinement que les agences bancaires étaient des commerces essentiels et devaient donc rester ouvertes. L’accueil et leurs équipements ont été adaptés : marquage au sol, pose de plexiglas, gel hydroalcoolique, nettoyage régulier, filtrage des entrées…

Même là, le diable se cache dans les détails. « Les éléments instituant les activités de ce type font référence aux opérations qu’il est nécessaire d’assurer sans rentrer dans la question du télétravail ou non. Il existe donc une marge d’interprétation sur les modalités de délivrance du service. Dans quelle mesure le télétravail empêche une banque d’offrir ses services ? », analyse Géric Clomes. Mais la sécurité peut aussi, on l’a oublié avec la pandémie, sortir du cadre sanitaire : « Les salariés des agences peuvent être confrontés à des situations d’incivilités ou des tensions. C’est pourquoi il est conseillé d’avoir au minimum deux personnes présentes physiquement au sein d’une agence. Cela peut être un frein au télétravail », décrit Philippe Denys.

Le sujet s’affirme surtout comme un enjeu de moyen et long terme. Un accord au niveau de la branche avec l’AFB est en train d’être négocié et devrait aboutir avant fin janvier. Alors que les banques souhaitent garder la main en cas de situation exceptionnelle avec une décision au niveau local, la CFDT veut plutôt anticiper et encadrer les modalités de son exercice. Plus globalement, il y a un enjeu d’utilisation des locaux, pour les réseaux bancaires, qui nécessite une réflexion globale. Avec 36.000 agences bancaires, la France est en effet l’un des pays d’Europe où la présence physique demeure la plus importante.

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