Quand les juniors se rebiffent

le 15/04/2021 L'AGEFI Hebdo

L’appétit de la génération Y pour les métiers de la finance reste intact. Mais pas à n’importe quel prix.

Quand les juniors se rebiffent
(Adobesotck)

L’effet d’une bombe ! C’est ce qu’a provoqué la présentation par des analystes de Goldman Sachs d’un sondage interne sur leur première année d’expérience : surmenés et dépressifs, treize d’entre eux ont témoigné de conditions de travail inhumaines. A telle enseigne qu’ils demandent un retour à la semaine de… 80 heures, au lieu d’une moyenne hebdomadaire de 98 heures depuis janvier.

Grégoire Louisy a bien connu ces années d’intense labeur. Ce financier, qui a quitté Goldman Sachs l’an dernier après trois ans pour co-créer le fonds Tioopo Capital à Paris, n’a aucun regret. « Si je n’avais pas eu ce projet entrepreneurial en tête depuis toujours, je serai sans doute encore chez Goldman Sachs, témoigne-t-il. A la différence de cette image publique très paillettes, Goldman est une banque très sérieuse où règnent à la fois l’excellence et le travail acharné. On y apprend énormément. » Mais ce qui a fonctionné pour lui n’est pas forcément vrai pour les plus jeunes : « Ce qui était encore toléré par nos parents et par notre génération l’est sans doute moins par nos petits frères et sœurs », estime-t-il.

La pandémie a joué le rôle de détonateur. Psychologue dans la City, Tatiana Prokayeva-Ross affiche complet depuis un an. « La vie de ces jeunes est en suspens. Ils ont obtenu leurs diplômes mais n’ont pas pu avoir la reconnaissance publique qui va avec, observe-t-elle. Le télétravail limite leur capacité à socialiser et leur vie amoureuse est aussi parfois en pause. Tous cela conduit à une énorme frustration. » Pour ne rien arranger, la charge de travail n’a jamais été aussi élevée : au premier trimestre, les transactions mondiales, alimentées par les fusions-acquisitions et les Spac (special purpose acquisition companies), ont atteint le montant record de 1.300 milliards de dollars.

Prise de conscience

En soi, les longues heures de travail ne sont pas illégales de l’autre côté de la Manche. « Le Royaume-Uni a obtenu une clause de non-participation (‘opt-out’) lui permettant de ne pas appliquer la durée maximale de 48 heures de travail par semaine, si le travailleur accepte de travailler plus longtemps, explique Beth Hale, associée au sein du cabinet d’avocats CM Murray. Et il est plus que probable que l’on ait demandé à ces jeunes financiers de signer ces contrats. » Mais à une époque où les réseaux sociaux sont les nouveaux tribunaux, les banques d’investissement, de Wall Street à Canary Wharf, ont pris acte de l’importance du sujet. « Le décès du stagiaire de Bank of America en 2013 des suites d’une crise d’épilepsie a laissé d’énormes traces », rappelle une source bancaire.

Principale concernée, Goldman Sachs a déclaré prendre très au sérieux les doléances des treize analystes. Son dirigeant, David Salomon, s’est engagé à renforcer l’application de la règle de ne pas travailler le samedi, de recruter d’autres jeunes banquiers et de transférer certains analystes moins sollicités pour venir prêter main forte aux plus occupés. Chez Citi, la nouvelle directrice générale Jane Fraser a exhorté à ne plus faire de réunions en visioconférence les vendredis et à limiter le nombre d’appels en dehors des heures de travail traditionnelles. Elle a également encouragé à prendre ses vacances. Credit Suisse a préféré jouer sur la fibre salariale : la banque veut donner à ses salariés les moins seniors dans ses activités de marchés et conseil un bonus « lifestyle » de quelque 20.000 dollars. De son côté, Jefferies a laissé au choix de ses employés une gamme d’avantages, parmi lesquels un vélo Peloton ou une Apple Watch. La banque a aussi recruté dès janvier des analystes supplémentaires pour aider les ressources en place à passer ce cap difficile. Son contingent d’analystes en 2021 sera 40 % plus important que celui de 2020.

« Taylorisation »

« Les banques ont toujours demandé un temps de présence énorme, commente Sridhar Arcot, professeur associé à l’Essec. Mais à l’exception des moments de tension, beaucoup de nos étudiants nous rapportent qu’ils passent le plus clair de leur temps à attendre qu’on leur donne du travail. C’est un véritable rite de passage : le ‘middle management’ fait subir aux plus jeunes ce qu’il a lui-même subi des années auparavant. » Aujourd’hui responsable du cabinet d’executive search Vici Advisory à Londres, Stéphane Rambosson se souvient de ces moments de « rush » : « Pendant les trois à quatre premières années, nous travaillions d’arrache-pied jusqu’à minuit et faisions une nuit blanche par semaine. C’était du bizutage. Nous étions des ressources pas chères dans un système où l’on est rémunéré au succès et pas à l’heure. »

Dans un secteur où les émoluments restent toujours très attractifs, les millennials prennent leurs décisions en connaissance de cause. « Il ne faut pas s’arrêter aux centaines d’heures travaillées, explique Guillaume Blachier, qui s’apprête à faire son summer internship chez Credit Suisse. Nous restons très motivés à l’idée de rejoindre le secteur de la finance car il offre une exposition et une courbe d’apprentissage inédits. » Mais pour cet étudiant en mastère en finance de l’Essec, l’ambiance de travail reste aussi un point à surveiller : « Il faudra parfois  se montrer assez mature pour refuser une offre, y compris dans une grande banque, pour rejoindre une équipe dans laquelle on se  sentira  plus à l’aise. » A côté des plus motivés, Philippe Thomas, responsable du mastère spécialisé en finance de l’ESCP Europe, voit émerger une autre catégorie d’aspirants : « Certains refusent de se plier à cette culture des longues heures, préférant opter pour un emploi moins rémunéré mais avec un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. » De façon croissante, la banque d’affaires n’est d’ailleurs plus le but d’une vie. « Nous constatons un taux de sortie important au bout de trois ans », explique Philippe Thomas, signe d’un intérêt croissant des plus jeunes pour les boutiques de private equity et les fonds alternatifs.

Pour remédier au désamour ambiant, les experts valorisent un changement de culture managériale.« A l’heure actuelle, il existe une véritable ‘taylorisation’ des tâches dans la banque, explique Stéphane Rambosson. Or l’intégration des plus jeunes dans des réunions avec les seniors et les patrons d’entreprise pourrait se révéler extrêmement formatrice et valorisante. » Reste à savoir si la révolte des analystes suffira à faire bouger les lignes.

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