SALAIRES ET BONUS EN 2020 - Entre stabilité et incertitude

le 23/01/2020 L'AGEFI Hebdo

En dépit des taux bas, les rémunérations en banque de détail devraient résister. En banque d’investissement, le contexte juridique sème le trouble sur les bonus.

SALAIRES ET BONUS EN 2020 - Entre stabilité et incertitude
(AdobeStock)

Les tendances de rémunérations qui se profilent dans le secteur bancaire pour l’année 2020 ne sont pas moroses, bien que des incertitudes pèsent en raison du climat économique et social. Si les établissements bancaires poursuivent leur transformation tout en veillant à maîtriser leurs structures de coût, les besoins de recrutement dans des métiers rares et recherchés devraient soutenir les salaires fixes. « Compte tenu de l’évolution du secteur, des agrégats macroéconomiques et politiques, les perspectives d’évolution des salaires dans les banques pour 2020 devront raisonnablement se situer toujours au-dessus d’un marché général, anticipe Franck Cheron, associé capital humain chez Deloitte. En 2019, nous avions prévu une hausse de 2,4 % pour les rémunérations (fixes+primes) des non-cadres, et une hausse de 2,8 % pour les cadres. Dans la banque (avec l’assurance), la progression des rémunérations s’est située à +5,2 %. Cette orientation s’explique d’abord par les métiers de la banque de financement et d’investissement (BFI) qui tirent traditionnellement les packages vers le haut. De plus, la refonte de l’industrie bancaire suscite l’arrivée de nouvelles compétences/métiers comme la ‘data science’, la cybersécurité, l’architecture systèmes, expertises qui affichent des salaires plutôt élevés compte tenu de la demande. » Ainsi, le contexte de taux bas pourrait avoir un impact modéré sur les rémunérations. « Avec un environnement marqué par des taux négatifs qui liment leurs marges, les banques sont vigilantes sur leur masse salariale et contrôlent leurs efforts de recrutement même s’il y a des besoins dans certains métiers (métiers front-office liés à la clientèle patrimoniale, fonctions risques), concède Frédéric Hatsadourian, principal chez Robert Walters en charge de la division banque de détail. Les salaires fixes ne devraient globalement pas progresser de plus de 5 % en 2020. »

Individualisation et mobilité

Les salariés l’ont compris : pour espérer voir une hausse significative sur leur fiche de paie, il faudra compter sur des mobilités vers d’autres banques. Les profils commerciaux et les experts sont particulièrement bien placés pour profiter des opportunités du marché de l’emploi. « Malgré des taux bas et la faible évolution des grilles de rémunérations, les candidats restent ouverts aux opportunités et n’hésitent pas à changer d’employeur. Certains profils très recherchés, dotés de quatre, cinq ans d’expérience, dans certains métiers comme la conformité et la lutte contre le blanchiment peuvent prétendre à des rémunérations supérieures à 50.000 euros, observe Pierre Rabozzi, directeur senior chez Michael Page. On voit un phénomène nouveau en banque de détail : des démissions chez des professionnels de front-office. Ce qui crée des tensions. En même temps, il y a des créations de postes (directeurs d’agence, conseillers en gestion de patrimoine) car les portefeuilles clients sont très denses et nécessitent d’être restructurés. » Concernant la part variable, la tendance est toujours à l’individualisation. « La part collective des augmentations salariales devrait diminuer en 2020 tandis que les augmentations individuelles seront en hausse », prévoit Khalil Ait-Mouloud, responsable du pôle rémunérations chez Willis Towers Watson. « Depuis un moment déjà, le variable s’amenuise et est progressivement réintégré dans la partie fixe de la rémunération », rappelle aussi Frédéric Hatsadourian.

Du côté des activités de BFI, les bonus (attribués en février-mars) cristallisent comme à l’accoutumée l’attention des professionnels de ces métiers. « La très bonne tenue des marchés boursiers en 2019 devrait avoir un effet positif sur les bonus en 2020. La part variable prend une part de plus en plus importante dans les packages », note Pierre Rabozzi. « Le côté culturel du bonus, aujourd’hui lié à la performance individuelle et à la typologie d’activité, reste présent dans les métiers de BFI », relèvent pour leur part Antoine Léon, consultant spécialiste de la banque d’investissement chez Robert Walters, et Florence Ropion, senior manager responsable des divisions avocats et banque d’investissement. Les transferts et les recrutements de banquiers sur la Place de Paris, notamment liés au Brexit, ont pour effet de redynamiser les mobilités, ainsi que les rémunérations. « Les BFI qui recrutent sont des banques étrangères qui ont choisi de se développer sur la place parisienne. Elles offrent des rémunérations de 10 % à 20 % supérieures à la moyenne du marché pour attirer des talents de 10-12 ans d’expérience, soulignent Antoine Léon et Florence Ropion. Elles recherchent avant tout une connaissance du marché local ainsi qu’une expertise métier et réglementaire. »

Alors que la Place parisienne devrait profiter d’un nouvel élan après la sortie officielle du Royaume-Uni, le 31 janvier prochain, de l’Union européenne (4.000 emplois financiers relocalisés à Paris, selon Paris Europlace), un sujet crispe la communauté financière : des décisions de justice concernant les bonus. Deux affaires ont particulièrement retenu l’attention, celle opposant le banquier d’affaires Bernard Mourad à son ex-employeur Morgan Stanley et celle opposant un ancien trader à AIG qui l’avait licencié. Dans les deux cas, les financiers réclamaient leurs bonus différés que leurs entreprises refusaient de payer. La justice a tranché en leur faveur : le Conseil de prud’hommes de Paris pour le premier et la Cour de cassation pour le second. « Ces récentes décisions en matière de bonus sont surveillées de très près par les personnes en charge de l’attractivité de la Place de Paris, confient Lionel Vuidard et Géric Clomes, avocats chez Linklaters. C’est la part différée du bonus distribué sous forme d’actions ou autres instruments financiers sur une période de trois ans qui est en jeu dans ces contentieux, ainsi que les plans d’attribution de ces actions qui indiquent les modalités d’acquisition de ces titres, et de ce qu’il en advient si le salarié quitte l’entreprise. » « Tout va dépendre de la façon dont a été rompu le contrat de travail, explique Sabine Sultan Danino, avocate au cabinet Danino. La Cour de cassation considère qu’une prime subordonnée à une condition de présence doit être payée au salarié absent dans l’entreprise à cette date en raison de son licenciement, lorsque ce licenciement est dépourvu de cause réelle et sérieuse. Cette solution est d’ailleurs assez logique si l’on considère qu’en l’absence de licenciement, le salarié aurait été ‘présent à l’effectif’. Et c’est donc ‘la perte de chance’ qui sera alors indemnisée. Dans le cas de l’affaire Mourad, c’était d’une démission qu’il s’agissait et il a eu gain de cause. »

Prudence sur les bonus différés

La jurisprudence qui se dessine est de nature à remettre en cause les programmes de rémunération à l’échelle mondiale des banques d’investissement. « Nous avons trouvé d’autres décisions de justice allant dans ce même sens, ce qui suscite un certain attentisme chez les institutions financières étrangères qui considèrent une relocalisation sur la Place de Paris. Certains acteurs nous interrogent sur les modalités d’acceptation de leurs plans de bonus et sur la période d’acquisition, indiquent les avocats de Linklaters. Il faut considérer la période pertinente pour évaluer le droit au bonus. L’idée pourrait être de dire que l’acquisition du bonus n’est pas définitive tant que la période de différé n’a pas été entièrement travaillée. » Le bonus différé est à manier avec précaution pour des banquiers exerçant en France car, en droit français, conditionner le paiement du bonus à la présence du salarié dans une banque postérieurement à la période de référence est illicite. « Par conséquent, les termes des plans de bonus doivent être suffisamment clairs sur le fait que les bonus seront acquis à la toute fin de la période de différé. Et il faut s’assurer que les salariés ont bien accepté ces termes. Certaines banques sont donc en train de voir les modalités d’acceptation sous forme électronique », observent les avocats de Linklaters. Les décisions des juges sèment d’autant plus le trouble que la loi Pacte a introduit plusieurs mesures en faveur des banquiers étrangers transférés à Paris. « Nos clients financiers nous disent que la France est devenue plus ‘pro-business’ ces deux dernières années, même si le coût du travail reste plus élevé que dans d’autres pays. Ils reconnaissent notamment les efforts faits sur le droit du travail. Donc, d’une certaine façon, les récentes jurisprudences sur les bonus vont à l’inverse de ces efforts… », considèrent Lionel Vuidard et Géric Clomes. « Cela génère une forme de paradoxe, admet aussi Sabine Sultan. Car l’évolution législative semble plutôt aller à contre-courant de ces décisions avec des dispositions visant à rendre plus attractive la Place de Paris et à diminuer les coûts de rupture contractuelle des banquiers d’affaires, dans le cadre de la loi Pacte notamment. C’est compliqué, car on souhaite redonner confiance aux investisseurs à travers de nouvelles dispositions mais les décisions des juges vont un peu à l’encontre de ce mouvement. »

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