Vents contraires pour les métiers de taux

le 14/01/2010 L'AGEFI Hebdo

En première ligne quand la crise a éclaté, ces professionnels doivent désormais s’adapter à un environnement transformé.

D’un côté, il y a les métiers qui souffrent ou tendent à disparaître comme ceux liés à l’industrie moribonde des CDO (collateralized debt obligations). Mais de l’autre, il y a ceux qui explosent, portés par exemple par le boom des émissions obligataires d’entreprises. « Les professionnels qui travaillent sur les taux ont subi, avec la crise, des chocs plus importants que ceux qu’ont connus les spécialistes des actions », relève Thierry Carlier-Lacour, directeur associé du cabinet de recrutement Grant Alexander. Dans un univers en pleine recomposition, comment les professionnels des taux s’adaptent-ils au nouvel environnement ?

Se réinventer

Pour traverser la crise, certains ont réinventé leur métier tout en restant dans la même entreprise. Par exemple, l’activité des CDO a largement licencié (sous l’effet de l’arrêt des émissions), mais certaines équipes ont sauvé leur « job ». C’est le cas chez Ofi Asset Management (AM). La méthode des cadres et des dirigeants de cette société de gestion : d’une part, ils ont continué de gérer les CDO au lancement desquels ils ont participé par le passé et, d’autre part, ils ont repris la gestion de CDO gérés jusqu’alors par d’autres sociétés qui ont plus ou moins renoncé à cette activité. Ainsi, Olivier Requin, 30 ans, polytechnicien et diplômé d’un master en mathématiques appliquées, a fait évoluer son métier : « Je développe des compétences juridiques car la reprise de CDO exige de travailler sur la documentation », souligne le gérant de crédit et structurés. Mais ne serait-il pas préférable, pour la carrière de ce professionnel, de fuir le secteur des CDO dont l’image est très dégradée et de rebondir sur une activité en croissance ? « Je ne gère pas ma carrière à court terme ni de façon opportuniste, réplique Olivier Requin. Je préfère faire preuve de constance, surmonter les difficultés et conserver la confiance des clients ; à long terme, mon attitude sera gagnante. »

Embauches discrètes

Autre population très touchée par la crise : les gérants d’ABS (asset-backed securities). Chez Natixis AM, Ibrahima Kobar, le patron de la gestion obligataire, leur propose d’évoluer au sein du département et d’acquérir de nouvelles expertises. Ainsi, Stéphane Caron, responsable de l’activité ABS avant la crise, est également en charge aujourd’hui de l’analyse crédit des covered bonds (obligations foncières). « En effet, avec la crise, le besoin d’une analyse plus pointue des ‘covered bonds’ est apparu, explique le manager. A l’inverse, d’autres activités sont en phase de ralentissement, mais nous avons évité tout licenciement grâce à la mobilité interne et à quelques départs non remplacés. »

D’autres professionnels des taux traversent la crise sans remettre en question leur métier, portés par une activité en pleine expansion, celle du crédit dans les banques de financement et d’investissement (BFI), elle-même stimulée par l’explosion des émissions obligataires d’entreprises. Mais les banques ne communiquent guère sur les embauches générées par ce phénomène. Ainsi, Société Générale ne confirme pas le recrutement, au deuxième trimestre 2009, d’un spécialiste de l’origination dans la catégorie grandes capitalisations. « Ce professionnel de 38 ans, dont le métier consiste à chercher de nouveaux émetteurs cotés, travaillait auparavant, au même poste, au sein de la BFI de Natixis », assure un spécialiste des ressources humaines. Quant à BNP Paribas, la banque reconnaît quelques embauches très sélectives et des cas de mobilité interne, mais ne souhaite pas en dire davantage.

Malgré le boom de l’activité crédit en 2009, les recrutements ont été globalement peu nombreux. « En 2010, la tendance à l’embauche sera encore plus ténue, mais elle existera », estime Tania Petersen, associée du cabinet de chasseurs de têtes CTPartners. Et la fonction la plus encline à embaucher est celle de vendeur. Mais attention, il ne suffit pas d’être expérimenté ! « Les profils demandés sont des seniors dotés d’une importante clientèle européenne. Dans leur carnet d’adresses doivent se trouver aussi bien des fonds de pension norvégiens que des investisseurs institutionnels espagnols, signale Tania Petersen. Avant la crise, les profils purement français avaient leurs chances ; aujourd’hui, ils sont hors course. » Autre handicap sur un CV : être un touche-à-tout et prétendre pouvoir vendre aussi bien de la dette souveraine que du crédit ou de la dette émergente à tout type de clientèle, des entreprises comme des institutionnels. « La tendance est à la spécialisation », prévient Tania Petersen. Les experts du crédit ont donc la chance de travailler sur une activité porteuse mais seuls les meilleurs en profitent. Et l’excellence est bien rémunérée. « Pour 2009, même si un certain flou persiste sur la partie variable, certains vendeurs seniors pourraient percevoir des rémunérations globales de plus de 630.000 euros », évalue l’associée de CTPartners. La gestion d’actifs surfe, elle aussi, sur la vague du crédit. Bien inspirée, Théodora Zemek, directeur de la gestion obligataire d’Axa Investment Managers (IM), a renforcé cette activité (basée à Londres) dès la fin 2008 en créant notamment le poste de responsable crédit hors US. Là encore, c’est un senior qui est embauché le 16 décembre 2008 : Graham Nicol. Auparavant, ce dernier était à la tête de l’équipe Investment Grade Credit chez JPMorgan AM. « Nous cherchions pour ce poste un professionnel expérimenté, ce qui est le cas de Graham puisqu’il travaille depuis 23 ans dans l’‘asset management’ », souligne Théodora Zemek. Autre exemple : l’embauche en mai 2009, toujours par Axa IM, de Mondher Bettaleb Loriot (lire le témoignage ci-contre) qui, lui aussi, travaillait déjà depuis longtemps sur le crédit. La tendance à la « séniorisation » se retrouve dans le secteur des devises. Et dans ce domaine, des recrutements sont à prévoir en 2010 : « Les manœuvres visant à faire tomber le dollar de son piédestal contribuent à favoriser les professionnels des devises, notamment les stratégistes, explique Tania Petersen. Je conseille actuellement deux clients qui recrutent sur cette expertise. » Les profils recherchés sont là encore expérimentés.

Quelques places pour les jeunes

Les juniors qui doivent changer de métier pour rebondir sont donc pénalisés. Toutefois, les occasions existent, comme le montre l’expérience de Rémi Lelu de Brach, 29 ans, licencié en décembre 2008 du poste de contrôleur des risques par une société de gestion alternative. Cette dernière, largement investie sur les taux, avait perdu 50 % de ses encours depuis le début de la crise. La période de chômage s’achève rapidement puisqu’un mois plus tard, Rémi est embauché comme cogérant d’un fonds monétaire régulier. Sa méthode ? Il a d’abord identifié les activités en croissance. Le fonds qu’il cogère aujourd’hui, Saint-Germain Trésorerie, a vu son encours s’envoler en passant de 237 millions d’euros en juin 2007 à 815 millions fin 2008, puis à 1,45 milliard fin 2009, d’après la société de gestion Quilvest Copagest Finance qui a créé le fonds en 2006. De plus, pour ce véhicule à la stratégie extrêmement défensive, la gestion du risque est primordiale, ce qui avantage Rémi Lelu de Brach. « Ma formation scientifique et mon expérience de ‘risk manager’ m’ont permis d’obtenir le poste », analyse le jeune homme. Son employeur, Xavier Leroy, président du directoire de la société de gestion Quilvest Copagest Finance, ajoute : « La jeunesse de Rémi n’était pas pour nous un obstacle car il travaille à une table taux comprenant trois seniors. » Dans l’univers du fixed income, les opportunités ne manquent donc pas de se présenter, mais les professionnels doivent faire preuve de vigilance. Autre stratégie : renoncer à la finance. Ce choix semble plus fréquent outre-Manche. « En Angleterre, la gestion des carrières est envisagée avec une grande souplesse, note Stéphane Rambosson, associé-gérant du cabinet de chasse de têtes franco-britannique Veni Partners. Ainsi, un certain nombre de professionnels des taux ont quitté l’univers financier. » Un expert en CDO à Londres est même devenu fleuriste après avoir quitté Citigroup !

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