Profession : banquier et… philosophe !

le 29/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Les banques françaises s’ouvrent depuis quelques années aux diplômés en littérature, histoire, psychologie...

Ses études la destinaient à la recherche ou à l’enseignement. Titulaire d’un master en histoire et anthropologie des sociétés modernes, Charlotte Dochy, 27 ans, travaille chez Axa comme auditeur interne depuis 2008 : « Ma formation initiale m’a appris à analyser des documents et des techniques d’entretien qui me servent aujourd’hui pour interviewer des opérationnels sur leurs métiers. Le fait d’être curieuse m’est utile car chaque mission d’audit commence par une phase d’apprentissage. Et puis, j’ai été bien accompagnée au début, une formation de trois mois m’a donné le vernis de base. »

Opération Phénix

Ce pied de nez au déterminisme scolaire a été rendu possible grâce à l’opération Phénix, qui vise à favoriser l’insertion professionnelle des titulaires de masters recherche en lettres et sciences humaines d’universités partenaires. Initiée par PricewaterhouseCoopers au lendemain des émeutes urbaines en 2005 et des manifestations contre le contrat première embauche (CPE) en 2006, l’initiative réunit aujourd’hui pour sa quatrième édition dix universités franciliennes et dix entreprises, parmi lesquelles Axa, HSBC et Société Générale. « Les littéraires peuvent avoir l’esprit moins formaté que les étudiants d’écoles de commerce, compare Bernard Deforge, associé chez PricewaterhouseCoopers. Dans nos équipes en Grande-Bretagne, la moitié de nos consultants sont issus de filières littéraires et ont été formés en interne. » Cheville ouvrière de l’opération, ce spécialiste du grec ancien a d’abord fait ses armes comme haut fonctionnaire avant de se spécialiser dans l’audit. « J’ai encore vu tout récemment un ex-PDG d’une grande entreprise, à qui je disais que j’étais à la fois associé de PricewaterhouseCoopers et professeur de grec ancien, me regarder comme si j’étais un imposteur ou un mythomane, en tout cas un usurpateur », écrit-il sur son blog*.

Un salaire de 30.000 euros par an

Cherchant à jouer la carte de la diversité, les entreprises partenaires s’engagent à recruter des philosophes, des historiens, des linguistes... en contrat à durée indéterminée (CDI) à des postes de cadres. Et à des salaires comparables à ceux des jeunes diplômés d’école de commerce de seconde ou troisième catégorie, soit environ 30.000 euros annuel. « Axa prévoit au total 2.300 recrutements en 2010. Notre participation à Phénix marque notre engagement en faveur de la formation et de l’intégration des jeunes », explique Marie-Carole Lecercle, directrice du recrutement d’Axa France, qui a embauché quatorze de ces profils atypiques à un niveau de cadre débutant pour un salaire compris entre 32 à 42.000 euros. Vantant les différences de points de vue dans ses publicités, HSBC y voit l’occasion de réaffirmer ce credo et a embauché une dizaine de ces jeunes comme conseillers clientèle, gestionnaires de back-office ou analystes crédit. « Nous souhaitons refléter une diversité en termes de diplômes, d’engagement et de motivation, confie Michel Papin, DRH adjoint de HSBC France. Ces profils littéraires apportent une analyse différente dans leurs équipes. Ils font souvent preuve d’adaptation et développent des capacités d’argumentation utiles pour défendre le dossier d’un de leur client par exemple. »

Concrètement, Société Générale et HSBC ouvrent principalement les portes de leur banque de détail, qui requiert relativement moins de compétences techniques que la banque de financement et d’investissement (BFI), le capital-investissement ou la gestion d’actifs. Depuis 2007, Société Générale a recruté 21 littéraires, principalement sur deux métiers : chargé d’affaires « bonne gamme » (pour une clientèle relativement aisée, NDLR) et analyste conseil. « Signataire de la charte de la diversité depuis 2004, nous voulons concrétiser nos engagements en la matière et montrer qu’on peut réussir dans l’entreprise, quelle que soit la formation d’origine », commente Sophie Gore, conseiller en recrutement banque de détail en France au sein du groupe basé à La Défense. Ce qui ne vaut tout de même pas pour tous les métiers. « Le métier d’actuaire par exemple nécessite vraiment d’être à l’aise en mathématiques », ajoute Marie-Carole Lecercle.

Pour plonger dans le bain de ces grands groupes, les recrues bénéficient toujours d’une formation commune de 350 heures à l’environnement économique, l’analyse financière, le marketing… Axa, Société Générale et HSBC leur adjoignent ensuite souvent un tuteur afin de leur assurer la meilleure intégration. « Nous avons mis en place un système de parrainage et une formation spécifique aux fondamentaux de la fiscalité, aux techniques de vente et de négociation, précise Michel Papin. Au final, la prise de poste opérationnelle se fait au bout de neuf mois. »

Reste que l’opération Phénix joue à la marge, avec 92 recrutements en trois ans (tous secteurs confondus). Malgré les beaux discours, les banquiers diplômés de philosophie ou de littérature ne sont pas légion en France. Il suffit, pour se convaincre d’une relative endogamie dans ce secteur, de jeter un œil au carnet des nominations de L’Agefi : les grandes écoles comme Polytechnique, Mines, Centrale, les écoles de commerce comme HEC et Essec, ainsi que certains masters universitaires spécialisés, sont nettement dominants. Malgré la volonté de la ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Pécresse de revaloriser les filières littéraires, les « matheux » incarnent, au pays de Descartes, des têtes bien faites.

A l’inverse, les banques anglo-saxonnes ont la réputation d’être plus ouvertes aux diplômés des sciences dites « douces ». Une approche qui s’explique notamment par un système éducatif plus généraliste. « En France, 90 % des demandes de mes clients pour des profils juniors se concentrent sur les écoles de commerce et d’ingénieurs, observe Odile Couvert, managing director au cabinet de recrutement Amadeo Executive Search. Chez Société Générale par exemple, il est inimaginable de travailler dans les salles de marché sans être ingénieur. Au Royaume-Uni, l’offre de formation est moins diversifiée qu’en France et les formations scientifiques y sont moins bonnes. Les employeurs se tournent donc naturellement vers les filières littéraires et il est presque normal de côtoyer dans la finance des archéologues de formation, des spécialistes de littérature médiévale… »

Parcours hétérogènes

Dominique de Préneuf, directeur général de Franklin Templeton France, spécialisé dans la gestion d’actifs, renchérit : « Avant de décrocher un diplôme spécialisé, les Américains ont souvent suivi des parcours plus hétérogènes. Un de nos dirigeants californiens a ainsi commencé par étudier l’histoire de l’art avant d’enchaîner sur un MBA. » Goldman Sachs - pour qui « la diversité n’est pas une option, c’est ce que nous devons être », dixit son site internet - se vante de recruter tous les profils et recherche des candidats issus aussi bien des lettres et sciences humaines, des mathématiques appliquées, que des sciences. Lloyd C. Blankfein, chairman de Goldman Sachs, est d’ailleurs titulaire d’un bachelor of arts (équivalent d’une licence), et James Dimon, chairman de JPMorgan, a d’abord fait des études de psychologie et d’économie avant de décrocher un MBA à Harvard.

Pour familiariser les néophytes aux arcanes de la finance, les établissements anglo-saxons développent ensuite une batterie de programmes. Leur marque de fabrique : les graduate programs, qui permettent à leurs jeunes diplômés de se faire la main en évoluant dans différents métiers pendant deux ans. « Les recruteurs anglo-saxons sont plus attentifs aux attitudes, au potentiel des candidats, ils recherchent un état d’esprit, juge Patricia Kaveh, directrice du développement du gestionnaire d’actifs Henderson Global Investors France. Lors d’un entretien d’embauche collectif chez JPMorgan, je me souviens que mes concurrents avaient une formation en arts, en histoire… Récemment, lorsque j’ai précisé que je recherchais au moins un bac+5 pour un poste de ‘sales manager’ pour me conformer aux pratiques françaises, mes homologues anglais m’ont demandé pourquoi je m’imposais ce critère. » Faut-il en déduire que les Anglo-Saxons sont moins attachés aux diplômes en finance ? Pas si sûr. Des deux côtés de l’Atlantique, l’« entre-soi » reste la norme car les formations en finance les plus renommées apportent, aux yeux des établissements financiers, un gage de compétence. Mais comme dans tout principe, il y a des exceptions…

A lire aussi