Calculs à hauts risques pour les bonus en France

le 25/03/2010 L'AGEFI Hebdo

Les banques ont encadré et formalisé leurs pratiques, mais en essayant de ne pas faire fuir leurs talents.

Basé à Londres, Clément B., trader senior sur les taux dans une salle de marché d’une banque de financement et d’investissement (BFI) française où travaillent plusieurs centaines de collaborateurs, n’est pas mécontent du bonus qu’il touchera cette année. « Les montants sont corrects, ils sont en ligne avec le marché et grâce à cela, on arrive à contenir les départs dans nos équipes », affirme-t-il. Dans cette banque (c’est aussi le cas chez Natixis), les modalités de versement des rémunérations variables des opérateurs de marché diffèrent selon plusieurs tranches. Si le bonus est inférieur à 100.000 euros, il sera entièrement distribué en numéraire (« cash »). Pour les tranches supérieures, plus le bonus est important, plus la part en « cash » est réduite. « Dans les salles de marché à Paris, la partie ‘cash’ des bonus versés ce premier semestre aux opérateurs en ‘front-office’ se situe dans une fourchette moyenne de 80 à 100.000 euros, sachant que pour certains profils seniors de ‘trading’ (de type compte propre, haute fréquence…), ce montant peut être beaucoup plus élevé », observe Denis Marcadet, président fondateur du cabinet de chasse de têtes Vendôme Associés.

Critères de performance

Par un encadrement plus strict et formalisé de ces rémunérations (initié par le G20 de Pittsburgh en septembre dernier), les établissements bancaires français veulent transmettre un message aux régulateurs comme au grand public : l’époque des « méga-bonus » de plusieurs millions d’euros, versés en une seule fois et de manière arbitraire, est révolue. Désormais, les professionnels des marchés devront attendre trois ans (2011, 2012, 2013) pour toucher l’ensemble de leurs rémunérations variables (bonus différé), et ce à condition de respecter des critères de performance (sinon s’applique un « malus », c’est-à-dire pas de différé).

A l’occasion de la publication de leurs résultats annuels, les banques en ont donc profité pour lever un peu le voile sur leurs politiques de bonus et leur champ d’application. Ainsi, pour les 4.000 opérateurs de marché de BNP Paribas, banque la plus généreuse avec une enveloppe annuelle d’un milliard d’euros, la part différée représente plus de 50 %. Elle est conditionnelle et indexée sur l’action du groupe. Idem pour Société Générale et ses 2.600 traders qui toucheront en différé sur trois ans et en titres de la banque 55 % en moyenne des 555 millions d’euros de bonus annoncés. Du côté de Natixis, le contexte est plus morose : pour les 742 professionnels concernés par les 98 millions d’euros de prime, la partie en « cash » (48 millions d’euros) ne sera versée qu’en cas de résultats positifs au premier trimestre 2010… Dans l’élaboration de leurs bonus pools, les BFI de la place parisienne ont dû intégrer cette année deux nouvelles contraintes : d’une part, se conformer à l’arrêté du 3 novembre 2009 (lire l’encadré page 46) et aux normes de la Fédération bancaire française et, d’autre part, remonter des informations détaillées (notamment les 100 rémunérations les plus élevées) à Michel Camdessus, « contrôleur » des rémunérations des professionnels des marchés, et son équipe de cinq contrôleurs (trois délégués et deux assistants).

Du coup, depuis 2009, la définition des politiques de rémunération variable dans ces métiers implique, dans les BFI, un travail transversal des directions financières, des ressources humaines (RH), des risques et du comité des rémunérations, dont le rôle de « gardien » des nouvelles règles a été nettement enrichi. L’objectif visé : mettre sur pied une véritable gouvernance interne pour ces rétributions. Une culture assez nouvelle qui se veut en rupture avec la précédente, où les patrons des salles de marché figuraient parmi les plus impliqués dans l’allocation des bonus. Chez Société Générale, le processus est piloté par la DRH groupe « de manière indépendante des divisions et métiers, indique un responsable. Ce pilotage s’effectue avec des validations successives aux différentes étapes du processus (politique et principes de rémunération, enveloppe, allocation, propositions individuelles) et des revues transversales afin de garantir la cohérence et l’objectivité. La direction générale ainsi que le comité des rémunérations sont parties prenantes de ce processus ». Même philosophie chez Natixis, où les travaux ont aussi fait intervenir, sous la houlette de la direction générale, la DRH, la direction des risques et le comité des rémunérations (lire le témoignage page 46). Qu’a concrètement changé la mise en conformité des BFI françaises, dans la mesure où elles utilisaient déjà depuis quelques années le bonus différé en actions ? « S’il est vrai que ce type d’approches existait déjà, les niveaux de différés et leurs conditions ont été nettement renforcés en 2009 », répond Bruno de Saint-Florent, partner au sein du cabinet de conseil Oliver Wyman, en précisant que « le premier changement majeur est la baisse sensible du ‘pay-out ratio’ (part des revenus destinée aux bonus, NDLR). Historiquement aux alentours de 45 % au niveau mondial, ce ratio est tombé en moyenne à 30 % en 2009 en France. »

Marge de manœuvre

Toutefois, avec une compétition très rude dans les activités de marché, surtout à Londres, les banques françaises peuvent difficilement être trop restrictives dans leur façon d’attribuer les bonus à leurs traders, vendeurs, structureurs… Surtout quand leurs rivales anglo-saxonnes font flamber les salaires fixes de leurs équipes afin d’échapper aux nouvelles régulations, ce qui les rend plus attractives... « Nos clients français sont perdus avec les rémunérations globales (fixes+variables) de leurs opérateurs. Ils n’ont plus de référence, constate Nadia Tortel, associée du cabinet de chasse de têtes Singer & Hamilton. C’est en partie à cause des nouvelles grilles de fixes des banques anglo-saxonnes. Les établissements français ne savent plus ce que valent un ‘trader’ junior, un vendeur confirmé… »

Même si leur visibilité est réduite, les BFI françaises s’efforcent, dans le respect des règles, de garder une certaine marge de manœuvre sur les rémunérations afin de ne pas perdre leurs talents. « On s’octroie de la souplesse pour retenir les éléments que l’on ne souhaite pas voir partir, mais cela ne peut pas porter sur le bonus pris individuellement car il est très encadré, confie la responsable RH d’une BFI parisienne. La marge de manœuvre porte en particulier sur le salaire fixe. » Ainsi, les fixes ont été relevés de 10 % à 15 % dans certaines salles de marché. Du côté des professionnels français concernés, après trois années de crise qui ont grandement terni leur image, les réactions sur les nouvelles règles qui entourent la partie variable de leurs salaires sont mitigées. « Dans la salle de marché où je travaille, sur 300 collaborateurs, les ‘traders’ sont seulement une quinzaine…, soupire Samir M., trader ALM (asset and liability management, gestion actif-passif) à Paris. J’ai touché tout mon ‘cash’ cette année et on est revenu en montant aux niveaux de bonus de 2008, donc c’est plutôt satisfaisant. L’an dernier, nous avions touché entre 20 % et 30 % de moins qu’en 2008. »

« On se focalise sur le ‘trading’, mais le ‘trader’ n’est pas un électron libre !, s’étonne un autre professionnel qui affiche quinze ans d’expérience sur les marchés. Il obéit à la politique commerciale des vendeurs, sa performance est le fruit d’un travail d’équipe, ce qui a toujours compté pour déterminer son bonus. » Plus encadré et surveillé de près, le sujet des bonus n’est pour autant pas tout à fait clos. « Dans les systèmes de rémunération actuels, même avec des différés, des arbitrages peuvent être faits par les opérateurs afin de viser davantage de performance aux dépens du risque supporté par la banque, juge Bruno de Saint-Florent. Dans les établissements, la gouvernance et la mesure de performance ajustée pour le risque devront prendre en compte plus finement et de façon plus exhaustive les dimensions de risque. » Reste à espérer que les banques de La City et de Wall Street suivent aussi ce mouvement.

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