Bonus, le grand écart entre Paris et les autres

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

En termes de montants alloués au titre de 2009, l’herbe n’est pas très verte du côté des banques françaises.

Rejoindre une autre banque ? Non, cela ne me tente pas !, répond spontanément Eugène P., responsable depuis plusieurs années à Londres d’une équipe de traders dans une salle de marché d’un groupe bancaire français. Je suis satisfait de mon bonus cette année, et j’ai aussi pu accéder à des responsabilités, on me fait évoluer, donc je n’ai pas envie de bouger. » Mais ce n’est pas le cas de tous les opérateurs de marché, ces professionnels visés par une série de nouvelles règles (applicables à l’échelle du G20) encadrant leurs rémunérations variables à partir de l’exercice 2009. « Je scrute le marché de l’emploi avec beaucoup d’attention, confie Amine B., vendeur de 26 ans à Paris. Si je peux, je partirai travailler à l’étranger. » Et le jeune financier d’ajouter : « Hors des frontières européennes. » Une précision qui a son importance. Car depuis que les bonus sont soumis à des restrictions, les établissements bancaires situés dans les principales Places financières européennes (Paris, Londres, Francfort et Genève/Zurich) apparaissent, plus que jamais, comme moins généreux par rapport à leurs concurrents américains. Si ces derniers affirment respecter les nouveaux schémas imposés, ils continuent, conformément à leur culture d’entreprise, à redistribuer une part importante de leurs revenus en rémunérations variables. Ainsi, chez BNP Paribas (banque française où l’enveloppe de bonus est la plus importante), le montant moyen du bonus global (cash et différé) par personne est de 250.000 euros, tandis que chez Goldman Sachs, il tourne autour du demi-million de dollars (environ 375.000 euros).

Dans ce contexte, le débat sur l’éventuelle perte de compétitivité des banques françaises (et européennes) au bénéfice de leurs rivales américaines est donc loin d’être clos. Et par conséquent, la diversité de pratiques sur les rémunérations variables dans les grandes banques à travers le monde guide les mobilités des opérateurs de marché (lire l’encadré page 52). Alors que la France s’inquiétait du manque d’homogénéisation des pratiques dans le monde, selon Bruno de Saint-Florent, partner au sein du cabinet de conseil Oliver Wyman, ce n’est pas la variété des modèles de bonus qui crée la difficulté. « La part de la rémunération variable étant significative, elle est un élément clé de compétitivité d’une banque d’investissement. C’est aussi un élément de différenciation concurrentielle, qui ne peut pas s’inscrire dans un système unique et purement ‘mécaniste’ , explique-t-il. L’idée du G20 n’a jamais été de vouloir instaurer une symétrie parfaite des pratiques dans toutes les banques, mais d’éviter le risque systémique lié aux rémunérations. L’entière harmonisation des systèmes n’est pas un souhait, et s’il l’était, ce serait même inquiétant ! »

Le différé

Reste que sur certains aspects, les établissements français, britanniques, allemands et suisses affichent des éléments communs. A commencer par le principe du bonus dit « différé », qui s’étale sur plusieurs années et est soumis à des critères de performance. Impossible d’y échapper et si ce mécanisme existait déjà auparavant, il a été inscrit dans le marbre depuis le G20 de Pittsburgh en septembre 2009. Adopté par toutes les banques (y compris les américaines), il est néanmoins appliqué sous des formules différentes. Du côté des banques françaises, la moitié du bonus des opérateurs de marché est en moyenne différé (voir le tableau), mais Credit Suisse a, par exemple, préféré soumettre au différé 40 % des primes attribuées cette année à tous ses employés. Toutefois, parmi ses cadres seniors (director et managing director), ceux dont le bonus est supérieur à 125.000 francs suisses (environ 87.300 euros) se verront attribuer une part différée de 50 %. « Les règles sur les différés peuvent favoriser certaines banques de financement et d’investissement (BFI) aux dépens d’autres, relève Bruno de Saint-Florent. Celles qui rémunèrent largement à travers les bonus auront plus de facilité à atteindre un seuil de 50 % de différé, tandis que ce sera plus compliqué pour celles dont les bonus sont plus modérés, qui devront alors différer significativement même les premières tranches de bonus et perdre en attractivité sur les juniors. »

Autre élément qui rassemble les banques du Vieux Continent (sur le principe, avec à nouveau des modalités qui diffèrent selon les acteurs) : le malus ou clawback (clause de reprise) qui consiste à ne pas verser le bonus différé si les conditions qui l’entourent ne sont pas réunies. « Le montant différé ne sera versé qu’à la condition de remplir des critères de présence et de performance liés, selon les collaborateurs, aux résultats de la banque ou aux résultats de la ligne de métier d’appartenance, sur la durée », indique-t-on chez Natixis. Cette idée d’un bonus « roulant », comme le qualifie un professionnel, sur plusieurs années, interpelle certains financiers. « Si ce qu’on appelle le clawback ou malus peut se déclencher au moins sur les trois exercices à venir, comment va-t-on pouvoir attirer des gens sur des périmètres difficiles où les objectifs sont plus durs à réaliser, avec donc plus de risque de ne pas toucher le différé ? », s’interroge un trader qui a exercé depuis douze ans dans différentes banques françaises.

Des enveloppes variables

Le plus frappant parmi ce qui différencie les banques françaises de leurs concurrentes britanniques, allemandes et suisses : les montants des enveloppes destinées aux bonus. En effet, à l’exception de BNP Paribas, les bonus tricolores se comptent en millions d’euros. L’herbe est de toute évidence plus verte au Royaume-Uni*, en Allemagne et en Suisse : chez Barclays, 5.000 banquiers se partagent la coquette somme d’environ 3 milliards d’euros (dont 44 % en différé), Deutsche Bank a consacré à sa population de risk taker (dont le nombre n’a pas été diffusé par le groupe allemand) quelque 2,2 milliards d’euros et Credit Suisse et UBS offrent (à l’ensemble de leurs collaborateurs) respectivement 6,87 milliards de francs suisses (environ 4,7 milliards d’euros) et 2,9 milliards (1,9 milliard d’euros). D’ailleurs, avec un compensation ratio (taux rémunérations totales/revenus) de 81 %, UBS est la banque la plus généreuse au niveau mondial.

La comparaison se heurte toutefois à une grande limite : la définition précise de la fonction « opérateur/professionnel des marchés », qui recouvre tous les collaborateurs soumis aux normes du G20. « Le vrai sujet porte sur la définition des professionnels des marchés financiers car l’arrêté du 3 novembre 2009 et la loi du 9 mars 2010 sur la taxe sur les bonus, dont elle s’inspire, ne sont pas précis sur ce point, observe un spécialiste. Le terme ‘professionnels des marchés financiers’ est en effet une zone naturelle de difficultés : un opérateur de marché peut prendre des positions pour le compte de la banque et parallèlement pour le compte de clients, comment fait-on dans ce cas-là ? » Aujourd’hui, c’est aux banques de trancher, ce sont donc elles qui déterminent les métiers qui doivent entrer dans le champ d’application des règles sur les bonus. Pour cela, elles peuvent s’appuyer sur la définition apportée par Christine Lagarde, ministre de l’Economie, lors de récentes discussions à l’Assemblée nationale : « Très concrètement, peuvent entrer dans le champ de la taxe les activités des négociateurs, des traders sur les marchés des changes, de taux ou d’actions, ou sur les marchés dérivés, que ce soit pour le compte propre de l’établissement ou pour le compte de clients de celui-ci ; les activités des vendeurs institutionnels, dits sales, qui, en salles de marché, engagent l’établissement vis-à-vis de ses clients sont également essentiellement concernées  ».

Toutefois, sur le plan du droit, c’est la définition, nettement plus large, des « professionnels des marchés financiers » issue du rapport de la Fédération bancaire française (FBF) de février 2009 qui prévaut. En effet, les normes de la FBF ont un pouvoir réglementaire dérivé dans la mesure où c’est à elles que renvoie l’arrêté du 3 novembre 2009 : « Les professionnels (salariés et personnes agissant pour le compte des entreprises) intervenant dans les activités de marché ou de BFI indépendamment du statut juridique de leur entreprise : banque, entreprise d’investissement, société de gestion, tous types d’entreprise exerçant une activité similaire ainsi que les sociétés de capital-investissement. »

Chez Natixis, on mentionne que les « professionnels concernés par les nouvelles politiques de rémunération variable se situent dans tous les métiers liés aux marchés : fixed income, gestion des actifs cantonnés, trader, vendeur, analyste quantitatif, structureur… ».

Quant aux autres BFI, elles ne sont pas très disertes sur leurs périmètres de métiers…

* Retrouvez les structures de bonus de HSBC, RBS et Lloyds Banking Group sur www.agefi.fr

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