Les banquiers à Madrid, entre espoir et prudence

le 30/09/2010 L'AGEFI Hebdo

Après un gel des recrutements pendant la crise, un léger vent de reprise se fait sentir dans la capitale espagnole.

Au plus fort de la crise, je recevais des appels tous les jours d’Espagnols de la City ou de New York qui voulaient revenir», se rappelle Juan Torroba, chasseur de têtes chez ATB Partners à Madrid. Si un faible pourcentage des 269.500 collaborateurs de groupes bancaires en Espagne exerce en banque de financement et d’investissement (BFI), l’étroit secteur financier madrilène a pourtant été perçu, à en croire les recruteurs, comme un havre de paix en pleine tourmente financière, entre 2008 et 2009. Alors que les licenciements massifs vidaient les gratte-ciels londoniens et new-yorkais, les bureaux des grandes firmes étrangères situés dans la capitale espagnole ont accusé le coup - fermeture de Lehman Brothers, dégraissage chez UBS, fusion entre Fortis et BNP Paribas - mais avec bien moins de remous. « On voyait à Londres les banquiers se retrouver par charrettes entières à la rue, cela ne donnait pas envie de partir…», confie David B., directeur de financements structurés dans une grande banque française en Espagne.

Licenciements limités

Preuve de son potentiel de développement, le marché espagnol a démontré une bonne capacité d’absorption devant cet afflux de talents : l’ancienne équipe de Lehman a ainsi été courtisée à sa sortie par Nomura, Barclays et Rothschild tandis que La Caixa a renforcé son département de financements structurés avec des talents fraîchement licenciés, assure-t-on dans le secteur. Spécialistes avant tout de la banque commerciale, les trois grands établissements espagnols, Santander, BBVA et La Caixa, ont continué à afficher des bénéfices tout au long de la crise et ont relativement peu licencié. « Les banques espagnoles ont surtout bloqué les embauches, opté pour les préretraites et réorienté leurs spécialistes en interne, explique Juan Torroba. Lorsque les équipes de ‘leveraged buy-out’ (LBO) se sont retrouvées paralysées, elles ont pu être redirigées vers le financement de projet ou la restructuration de dettes par exemple. » Loin d’être monolithique, le marché madrilène a connu en parallèle la panne sèche sur certaines activités (LBO, fusions-acquisitions, marchés de capitaux, émissions obligataires en 2010) tandis que d’autres connaissaient un certain essor. « L’année 2009 a été exceptionnelle pour les produits de rente fixe, surtout ceux concentrés sur les ‘corporate bonds’ (obligations de société, NDLR), note Pablo García, directeur Equity chez Oddo Securities. Les chasseurs de têtes se sont à nouveau lancés à la recherche de talents. »

Incertitude

Les profils de contrôleurs des risques et de compliance (contrôle interne) sont aujourd’hui recherchés à Madrid, d’après les spécialistes du recrutement. « Le profil du banquier est passé de commercial à contrôleur », déclare José Ramon Pin, professeur de management de ressources humaines à l’IESE Business School. Autre poche d’activité qui a résisté à la crise, le financement de projets, qui a profité du grand « plan espagnol pour la stimulation de l’économie et de l’emploi » lancé en janvier 2009 par le Premier ministre José Luis Rodriguez Zapatero, ainsi que de l’avancée croissante des multinationales espagnoles à l’étranger. « C’est un secteur défensif sur lequel l’industrie bancaire parie beaucoup, souligne David B. Les ressources humaines ont donc peu souffert. » Conseiller auprès de grands patrimoines depuis vingt ans dans l’une des trois plus grandes banques espagnoles, Jaime T. affirme pour sa part ne pas craindre pour son emploi. « La crise a surtout compliqué notre quotidien, raconte-t-il. Nous faisons face à énormément de volatilité chez les clients et sur les marchés. Nous gérons des problèmes toute la journée ! »

Diplômé en mai dernier d’un MBA à l’IESE Business School, Javier M. a, lui, été surpris de découvrir un marché de l’emploi moins sinistré que ce que la presse lui laissait présager. Un mois après sa sortie de l’école, il est embauché. « Avant la crise, mes camarades étaient recrutés dès mars ou avril avant l’obtention de leur diplôme », se souvient ce désormais senior associate en fusions-acquisitions dans une petite banque d’affaires espagnole. Dans son métier, les affaires semblent reprendre après une période sinistrée ces deux dernières années : « Nous avons réalisé plus d’opérations au premier semestre 2010 que pendant toute l’année précédente. Les capitaux privés relancent des opérations. Il semble que le pire soit passé mais nous modérons notre optimisme, compte tenu de l’incertitude. » Plus vétéran, Pablo García insiste sur l’atmosphère encore difficile qui règne sur le marché du travail. Il reconnaît toutefois avoir remarqué une légère reprise, depuis environ trois mois : « Alors que les recrutements étaient complètement bloqués, j’ai pris connaissance en peu de temps de quelques offres de banques étrangères. »

Néanmoins, la reprise des embauches reste anémique et la prudence règne. D’autant plus que le secteur s’était déjà réjoui d’une éclaircie en janvier 2010, avant le nouveau plongeon causé par les doutes sur les dettes souveraines des pays périphériques, dont l’Espagne. Pas question donc pour l’instant d’assister au retour des grosses enveloppes de rémunérations que les banques étrangères, désireuses de s’installer à Madrid, offraient pour convaincre les meilleurs talents de quitter les enseignes locales, véritables pépinières. Le clivage entre les banques de culture anglo-saxonne et celles d’origine espagnole demeure : les premières proposent un fixe plus modeste et une part variable potentiellement bien plus attrayante que celles des firmes européennes (hors Royaume-Uni), plus conservatrices, mais qui garantissent une plus grande sécurité de l’emploi, précieuse en période instable. Difficile de savoir précisément, en dehors du cas par cas, à combien s’élèvent ces offres dans un marché espagnol encore opaque (lire l’encadré ci-dessous). Quant aux bonus, ils n’ont pas suscité la même hostilité qu’à New York ou Londres. « Ils n’ont pas été autant ‘diabolisés’ ici », explique Francisco Loscos, professeur du département de direction des ressources humaines de l’école de commerce Esade. En partie puisque, liées à une activité économique de moindre envergure, « la magnitude des sommes était substantiellement inférieure ».

La City et Wall Street attirent

La crise et ses scandales ont tout de même incité à de nouvelles politiques de versement des parts variables. « Nous ne les touchons plus en une fois. Les bonus sont désormais liés aux résultats de la banque à plus long terme, souligne David B. Cela me paraît raisonnable de limiter les décisions trop ‘court-termistes’ mais je me sens aussi pénalisé car je dépends des résultats de départements sur lesquels je n’ai aucune influence. » Après avoir connu des vagues de licenciements plus traumatisantes, la City et Wall Street semblent aujourd’hui rebondir plus rapidement que Madrid. Ainsi, les appels « au secours » des exilés ont cessé. Au contraire, les professionnels espagnols commencent à regarder à nouveau vers ces grandes places, où les rémunérations sont plus alléchantes et les bonus plus élevés. Une expérience à l’étranger apparaît en outre essentielle pour pouvoir ensuite progresser sur un marché espagnol de plus en plus tourné vers l’international : «Etre espagnol restera un avantage au sein des banques locales car on sait à quel point la culture de la maison mère est importante mais si les jeunes veulent un jour arriver au sommet, ils doivent passer par l’étranger », prévient José Ramon Pin.

Un passage à l’international qui augmente aussi leur valeur aux yeux des enseignes étrangères à Madrid. « C’est un petit marché qu’il faut bien connaître, donc elles cherchent à recruter des Espagnols », signale le chasseur de têtes Juan Torroba. David B. a justement passé un an à Londres dans le financement de projet, au sein d’une firme américaine : « Les équipes sont multiculturelles, on travaille sur de nombreux pays... C’est stimulant et cela donne une vision bien plus ample que celle perçue depuis l’Espagne. Mais il y a de nombreux avantages à travailler à Madrid, notamment la relation de proximité que l’on peut établir avec les clients. » Certes plus réduite que d’autres places européennes, la capitale espagnole n’est pour autant pas dépourvue d’atouts.

A lire aussi