Très chers actuaires

le 28/04/2016 L'AGEFI Hebdo

Recruter ces experts en probabilités et statistiques n’est pas simple. Ils constituent une denrée rare... et onéreuse.

Très chers actuaires
(Fotolia)

J’ai été recruté en CDI avant la soutenance de mon mémoire d’actuariat à l’Ensae. J’avais le choix entre plusieurs propositions d’emplois, dans des cabinets de conseil et chez un assureur. » Le cas de Loïc Michel, 25 ans, qui a rejoint Deloitte en octobre 2015 comme consultant junior actuariat, est loin d’être isolé. A l’heure où le chômage des jeunes bat des records en France, le métier d’actuaire ne connaît pas la crise. « Malgré la hausse des effectifs au sein des écoles d’actuariat et l’apparition de mastères spécialisés, le nombre de jeunes actuaires titrés chaque année reste insuffisant », souligne Anne Mornet, directrice emploi et diversité de Generali France. « Et ceux qui choisissent la voie de l’actuariat ne vont pas toujours au bout de leur cursus. Ils arrivent sur le marché sans avoir le titre délivré par l’Institut des actuaires (IA) », complète Laetitia Bricard, responsable RH au sein du groupe Henner.

Dans ce contexte, les jeunes actuaires titrés issus des formations de l’Isfa*, l’Isup* ou l’Ensae* sont très courtisés, avant même la fin de leur formation. « Pour les recruter, nous avons mis en place un dispositif d’intégration, via le stage ou l’alternance, qui est désormais bien rodé, confie Anne Mornet. Nous embauchons chaque année une trentaine d’étudiants à des fonctions d’actuariat, plus de la moitié étant intégrée en CDI à la fin du stage ou du contrat en alternance. » La pénurie de jeunes actuaires contraint aussi les entreprises à jouer la carte de la diversification. « Sur les 115 actuaires qui composent notre équipe, la moitié possède le titre délivré par l’IA, indique Valérie Loisel, directeur associé, responsable du recrutement d’Ernst and Young Actuaires Conseils. Les autres sont issus d’écoles d’ingénieurs de rang A ou de masters en mathématiques appliquées ou statistiques que nous formons à l’actuariat. »

Faire appel aux chasseurs de têtes

La rareté de ces experts est encore plus prégnante sur les profils expérimentés, comme le confirme Claude Chassain, associée responsable de l’actuariat chez Deloitte France : « Les actuaires de trois à sept ans d’expérience, dotés d’une expertise sur des sujets comme Solvabilité 2, le ‘reporting’ financier ou la modélisation, se révèlent très difficiles à recruter. » « Pour les expérimentés, la cooptation et les annonces ne suffisent pas, complète Anne Mornet. Une fois sur deux, nous sommes obligés de faire appel à un cabinet de chasseurs de têtes. » C’est par ce biais que Patricia Pengov, 44 ans, a rejoint le groupe Henner qui cherchait un directeur technique et actuariat : « Après ma formation à l’Isfa, j’ai travaillé pendant sept ans au sein d’un organisme d’assurance, puis pendant treize ans chez Aprecialis, un cabinet de conseil en actuariat. Lorsque le groupe Henner m’a contactée il y a un an via un chasseur de têtes, j’ai accepté ce nouveau défi qui allait me permettre d’élargir mon champ de compétences à l’international et d’avoir accès à une des plus intéressantes bases de données de la place en santé et prévoyance. »

Comme la plupart de ses homologues, elle a choisi le métier un peu par hasard. « Après Maths Sup et Maths Spé, j’envisageais d’intégrer une école d’ingénieurs, jusqu’au jour où quelqu’un m’a parlé de l’actuariat. Comme j’aimais bien les mathématiques, mais beaucoup moins la physique, je me suis renseignée et je me suis rendu compte que ce métier me correspondait assez bien. » Julien Gayno, responsable d’études d’actuariat chez Generali, reconnaît, lui aussi, que sa profession n’est pas une vocation. « Je ne rêve pas d’être actuaire depuis l’âge de cinq ans ! C’est l’un de mes professeurs de mathématiques à l’université qui me l’a fait découvrir. » Son titre d’actuaire obtenu à l’Isup, ce trentenaire exerce d’abord pendant deux ans chez Axa Liabilities Managers. L’envie de vivre une expérience internationale l’incite à suivre sa femme mutée aux Etats-Unis : « En quelques jours, j’ai décroché un poste d’‘actuarial analyst’ chez American Family Insurance. » A son retour en France fin 2014, il n’a, là encore, aucun mal à valoriser son expérience. « J’ai même eu l’opportunité de renouer avec mes premières amours puisque Generali m’a proposé d’intégrer l’équipe chargée de la modélisation des risques de catastrophe, une problématique très concrète que j’avais étudiée pour mon mémoire d’actuariat. » Au sein d’une équipe composée de trois actuaires, d’un géographe, d’un climatologue et d’un ingénieur spécialisé dans les risques technologiques, il réalise des modèles mathématiques de phénomènes climatiques : tempêtes, inondations, tremblements de terre... « Les interactions au sein d’une équipe pluridisciplinaire sont très enrichissantes, confie-t-il. Le fait que nos modélisations permettent d’indemniser les assurés est aussi quelque chose de gratifiant. »

Chez Deloitte, Loïc Michel apprécie la diversité des sujets. « Depuis que j’ai été recruté, je travaille sur un grand projet lié à Solvabilité 2 pour un institut de prévoyance. Lorsque cette mission sera terminée, je serai amené à en relever une autre, avec un nouveau sujet à traiter, pour un nouveau client ». La flexibilité et la curiosité sont ainsi des qualités indispensables pour exercer le métier en tant que consultant. « Il faut aussi être extrêmement bien organisé pour ne pas se laisser déborder par la charge de travail, qui pourrait sans cela devenir trop importante », ajoute Claude Chassain. « Nous demandons aussi à nos actuaires d’être pédagogues et d’avoir la fibre commerciale, car ils doivent être capables d’expliquer leurs résultats aux clients et de leur proposer de nouvelles solutions », précise Valérie Loisel. Anne Mornet observe d’ailleurs que les jeunes issus des formations sont en phase avec les évolutions de leur fonction : « Les profils que nous recrutions il y a vingt ans étaient très ‘matheux’, souvent introvertis, parfois à la limite du ‘geek’... Aujourd’hui, les jeunes actuaires sont très loin de cette image. Ils sont beaucoup plus communicants et ouverts aux autres métiers de l’entreprise. »

Fidéliser

Autre nouveauté : les actuaires sont beaucoup moins fidèles que par le passé. « Il y a dix ans, un actuaire-consultant restait au minimum de trois à cinq ans dans son cabinet, se souvient Claude Chassain. A présent, beaucoup changent de poste tous les deux ans afin de faire évoluer plus rapidement leur carrière et leur rémunération. » Pour fidéliser une population de plus en plus exigeante, Generali a mis en place des parcours d’évolutions professionnelles dédiés aux actuaires. « Nous leur proposons des trajectoires individuelles, en ne s’interdisant pas de les faire évoluer au bout d’un ou deux ans, explique Anne Mornet. Un ‘groupe métier actuariat’, réunissant directeurs opérationnels et équipe RH, se réunit également trois fois par an afin de suivre spécifiquement cette population qui a souvent ‘la bougeotte’ ». Une « bougeotte » qui les conduit aussi, au bout de quelques années, vers des fonctions de management, mais aussi vers d’autres métiers comme la souscription, le marketing, la gestion de projet... Lorsqu’il se projette dans cinq ans, Julien Gayno envisage plusieurs options. « Je pourrais continuer à développer mon expertise sur la modélisation des catastrophes, tout en exerçant des responsabilités managériales. Mais le jour où j’aurai fait le tour de la question, je pourrais aussi m’orienter vers d’autres métiers comme la création de produits, la tarification ou la réassurance ». Les actuaires n’ont que l’embarras du choix.

*Isfa : Institut de science financière et d’assurances ; Isup : Institut de statistique de l’université de Paris ; Ensae : Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique.

Laetitia Bricard, responsable RH au sein  du groupe Henner
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Laetitia Bricard, responsable RH au sein du groupe Henner
Une profession souvent embrassée par hasard
Anne Mornet, directrice emploi et diversité  de Generali France
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Anne Mornet, directrice emploi et diversité de Generali France

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