Les chefs d'orchestre de l’Euro PP

le 07/05/2015 L'AGEFI Hebdo

Surfant sur l’essor du marché de la désintermédiation, ces financiers doivent réunir des qualités techniques, managériales et relationnelles.

Les chefs d'orchestre de l’Euro PP
(Fotolia)

Avec une douzaine de milliards d’euros levés depuis 2012 (lire aussi page 36), l’Euro PP (euro private placement, placement privé obligataire européen) s’est imposé comme l’un des leviers privilégiés pour les entreprises de taille intermédiaire (ETI) soucieuses de désintermédier leurs sources de financement auprès d’investisseurs institutionnels (assureurs, fonds de pension, gestionnaires d’actifs...). Une désintermédiation que les banquiers ont accompagnée en endossant le costume d’arrangeurs. Directeur exécutif de Kepler Corporate Finance, Rémy Savoya, 34 ans, a réalisé dès 2011 le premier placement privé en euros pour le compte du groupe LFB. «  Après des expériences à New York en financement de projets et financements structurés chez WestLB, puis en ‘debt capital markets’ chez Lehman Brothers, j’ai basculé vers une activité de conseil en rejoignant Barclays Capital à Londres en 2008, confie cet ancien major en finance de l’Inseec. Deux ans plus tard, Dominik Belloin vient le chercher pour lancer à ses côtés l’activité corporate finance de Kepler Cheuvreux. « Une aventure passionnante, raconte Rémy Savoya. Nous sommes partis d’une feuille blanche pour mettre sur pied une petite équipe de trois banquiers seniors spécialisés dans la dette qui a su se positionner très tôt sur la désintermédiation. A ce jour, avec 1 milliard d’euros levés lors de 30 opérations, nous figurons parmi les arrangeurs les plus dynamiques sur ce marché en nombre d’opérations. »

Chez LCL, Laurent Peyrot, responsable des financements alternatifs, a créé à partir de l’été 2013 une offre Euro PP avec l’aide de deux analystes financiers. A l’actif de l’équipe : cinq opérations pour 330 millions d’euros placés auprès d’une dizaine d’investisseurs institutionnels. « Après un parcours à la Banque de France puis à la Commission bancaire, j’ai rejoint l’inspection générale du groupe Crédit Agricole en 2007, relate ce diplômé de l’université Paris-Dauphine. Lorsque j’ai intégré LCL en 2012 comme banquier conseil adjoint pour la clientèle ETI, j’ai commencé à m’intéresser aux stratégies de désintermédiation. »

Réseau des banquiers conseil

Lors d’un placement privé en euros, qui peut prendre la forme d’un contrat d’émission d’obligation ou d’un contrat de prêt, l’opération démarre par une phase d’origination initiée le plus souvent par le réseau, comme le confirme Gabriel Lévy, coresponsable de l’origination obligataire corporate chez Natixis : « Lorsqu’un banquier conseil ‘entreprise’ au sein de Natixis ou du groupe BPCE perçoit chez l’un de ses clients ETI le besoin de diversifier ses sources de financement, par exemple dans le cadre d’un refinancement de dettes ou d’une acquisition, il s’adresse automatiquement à notre plate-forme au sein de la direction ‘fixed income’ qui regroupe tous les instruments de dette. A partir de là, notre premier travail consiste à analyser le besoin du client afin de lui proposer la solution la plus adaptée. » Une fois le mandat signé, les financiers planchent sur la préparation d’un profil de crédit simplifié et la présentation aux investisseurs. Ces derniers sont contactés de manière ciblée afin d’organiser des rendez-vous avec le management de l’entreprise. « En tant qu’investisseur, mon travail consiste à étudier en profondeur la robustesse du ‘business model’ de l’émetteur, les ‘drivers’ de l’activité commerciale, la dynamique industrielle sous-jacente, ainsi que les facteurs de risque, le ‘pricing’ et la structure du crédit, explique Javier Peres-Diaz, 42 ans, responsable de la gestion de prêts Europe chez BNP Paribas Investment Partners qui gère un milliard d’euros d’encours destinés au marché Euro PP. Dans un second temps, nous modélisons la performance financière attendue de l’émetteur sur la base de différents scénarios. En fonction des résultats obtenus et des facteurs qualitatifs issus de notre analyse crédit, le comité d’investissement auquel je participe décide de donner son feu vert ou pas. » Une sélection rigoureuse puisque l’an passé, sur la centaine de dossiers présentés, seuls 12 % ont été retenus. Lorsque le ou les investisseurs donnent leur bénédiction, commence alors la phase de l’exécution où l’on choisit les avocats, négocie les termes du contrat, et rédige le prospectus obligataire ou le contrat de prêt, ainsi que la documentation annexe. Vient ensuite le closing qui se termine par la mise à disposition des fonds.

Le métier d’arrangeur exige des qualités de gestionnaire de projet et de la polyvalence. « De l’origination jusqu’au ‘closing’, en passant par la structuration, le travail est un peu celui d’un chef d’orchestre qui doit bien comprendre les besoins et les contraintes des clients et des investisseurs, affirme Laurent Peyrot. Il faut aussi aimer négocier et avoir une grande force de conviction. En sachant que le timing, entre huit et dix semaines, est assez serré et qu’il faut donc être disponible. » Rémy Savoya, lui, apprécie la relation avec les entreprises. « Dès que l’on a obtenu un mandat, il y a un réel sentiment d’appartenance qui s’installe. Ma plus grande satisfaction est d’apporter aux dirigeants des solutions à leurs problématiques de financement. » Côté investisseurs, mieux vaut être doté d’une passion pour l’analyse crédit, comme le rappelle Javier Peres-Diaz : « Il faut aimer parcourir les comptes des entreprises, décrypter un ‘business model’, dimensionner les risques... Ce travail nécessite des qualités analytiques financières, économiques et juridiques, ainsi qu’une appétence pour le relationnel et la négociation car nous rencontrons beaucoup d’entrepreneurs, de PDG, de directeurs financiers et d’arrangeurs. » Plus tard, un originateur Euro PP « pourra s’orienter vers d’autres produits de financements spécialisés au service de l’entreprise, ou vers des fonctions de ‘coverage’ », selon Gabriel Lévy. Mais pour l’heure, Rémy Savoya ne parvient pas à se projeter dans un autre métier. «  Il y a tellement à faire sur le thème de la désintermédiation, que ce soit sur le marché de l’Euro PP, du LBO* ‘ midmarket’, du financement immobilier… », énumère-t-il. Le succès des Euro PP n’a pas fini de séduire les banquiers…

*’Leveraged buy-out’.

Gérer un timing serré

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