L’arrestation de Carlos Ghosn fragilise l’alliance Renault-Nissan

le 20/11/2018 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Les malversations reprochées au dirigeant soulèvent la question de la concentration des pouvoirs.

Carlos Ghosn, président de Nissan, président de Mitsubishi, PDG de Renault et PDG de l’«Alliance» des trois constructeurs
Carlos Ghosn, président de Nissan, président de Mitsubishi, PDG de Renault et PDG de l’«Alliance» des trois constructeurs.
(Photo Olivier Martin Gambier.)

Le ciel tombe sur la tête de Renault et de Nissan. Carlos Ghosn, président de Nissan, président de Mitsubishi, PDG de Renault et PDG de l’«Alliance» des trois constructeurs, a été arrêté hier par les autorités japonaises pour des soupçons de sérieuses irrégularités. L’un des administrateurs – et membre de la direction – de Nissan, Greg Kelly, a également été interpellé pour les mêmes motifs.

«Depuis plusieurs années, Ghosn et Kelly ont publié auprès du Tokyo Stock Exchange des montants de rémunérations inférieurs à ce qu’ils étaient en réalité, afin de réduire le montant rendu public de la rémunération de Carlos Ghosn. En outre, concernant Ghosn, de nombreux autres comportements répréhensibles ont été découverts, comme l’utilisation d’actifs de l’entreprise à des fins personnelles», indique le communiqué. Selon l’agence de presse Jiji, le président de Nissan aurait sous-évalué sa rémunération de moitié à environ 5 milliards de yens (38,8 millions d’euros). Cette information n’a pas été confirmée lors de la conférence de presse organisée hier soir à Yokohama, au siège de Nissan, par son directeur général Hiroto Saikawa.

Le constructeur ne compte pas s’arrêter là et le départ de celui qui a sauvé Nissan d’une probable faillite en 1999 est acté. Hiroto Saikawa a indiqué que le conseil d’administration du groupe se réunira jeudi et qu’il lui proposera de démettre Carlos Ghosn et Greg Kelly de leurs fonctions. Mitsubishi a annoncé la même chose.

L’enquête a été lancée suite au signalement d’un lanceur d’alerte interne et a été transmise au Parquet. Pressé de questions, Hiroto Saikawa n’a pas souhaité dire si cette affaire concernait d’autres salariés, mais il a insisté sur le fait que les deux dirigeants incriminés étaient les «maîtres d’œuvre» des malversations.

Les conséquences de ce séisme sont sérieuses pour Renault, qui détient 43,4% du capital de Nissan. Il est improbable que Carlos Ghosn soit maintenu à la tête du groupe au losange en cas d’éviction de Nissan. L’embarras est perceptible côté français. «Philippe Lagayette, administrateur référent de Renault, en liaison avec les présidents des comités du conseil d’administration Marie-Annick Darmaillac et Patrick Thomas, ont pris connaissance du communiqué diffusé ce jour par Nissan. Dans l’attente d’informations précises émanant de Carlos Ghosn […] les administrateurs consultés expriment leur attachement à la défense de l’intérêt du groupe Renault dans l’Alliance. Le conseil d’administration de Renault se réunira au plus vite», indique sobrement le communiqué de Renault.

La situation préoccupe jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, qui, à travers l’Agence des participations de l’Etat (APE), est actionnaire du constructeur français à hauteur de 15%. A ce titre, il dispose de deux représentants à son conseil d’administration. Contactée par L’Agefi, l’APE n’a pas souhaité faire de commentaire. Interpellé sur le sujet à Bruxelles, le président de la République Emmanuel Macron a déclaré que «l'Etat, en tant qu'actionnaire, sera extrêmement vigilant à la stabilité de l'alliance et au groupe». Le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a affirmé, à l’issue de la réunion de l’Eurogroupe hier dans la capitale belge, que la France allait «tout mettre en œuvre comme actionnaire représenté au conseil d'administration de Renault pour assurer la continuité opérationnelle de Renault et la stabilité de la gouvernance de Renault».

Etant donné le poids de Nissan dans les comptes de Renault, toute dégradation prolongée de la situation du japonais aura des conséquences financières pour son partenaire : Nissan a contribué à hauteur de 1,19 milliard d’euros au bénéfice net du Français au cours des neuf premiers mois de 2018, après avoir compté pour 54% de son résultat en 2017 et 49% en 2016.

L’affaire pourrait aussi désorganiser les relations entre Renault, Nissan et Mitsubishi («première alliance automobile mondiale» autoproclamée) : Carlos Ghosn chapeaute Renault-Nissan B.V., la structure de droit néerlandaise, chargée de mettre en musique les synergies de l’alliance.

Ce qui se passe depuis hier est un cas d’école pour les sujets de gouvernance. Quasiment jamais dans l’histoire économique moderne un homme n’avait concentré autant de pouvoirs. Alors que Carlos Ghosn était auréolé du statut de «sauveur» de Nissan – sauvetage dont le succès a permis à Renault d’émerger comme acteur automobile mondial –  personne n’a osé s’opposer à sa montée en puissance.

Le cumul des rémunérations faisait débat, notamment lors des assemblées générales de Renault. La rémunération de 7,4 millions d'euros du PDG au titre de 2017 avait été votée de justesse. Elle avait été rejetée deux ans plus tôt, mais le vote n’était que consultatif. L'an dernier, sa rémunération totale pour ses fonctions chez Nissan et Mitsubishi s'élevait à 8,5 millions de dollars, en numéraire et en actions.

«La concentration du pouvoir n’est pas la seule cause, mais elle est l’un des facteurs qui ont conduit à cette situation, qui est aussi l’aspect négatif du long règne de M. Ghosn», a déclaré Hiroto Saikawa. Les journalistes japonais, remontés, se sont interrogés sur la responsabilité de Nissan: sachant que l’impôt sur le revenu au Japon est prélevé à la source, «si Carlos Ghosn payait des impôts au Japon, comment avez-vous pu ignorer ses fausses déclarations fiscales ? S’il a déclaré 5 milliards de yens au lieu de 10 milliards, comment Nissan a-t-il traité cela dans ses comptes ?», a demandé, incrédule, une journaliste, sans obtenir de réponse. Mais Hiroto Saikawa a précisé que le conseil d’administration de Nissan mandatera jeudi des experts indépendants et nommera un comité d’administrateurs indépendants pour réviser la structure du groupe.

Si la succession avait été entamée chez Nissan, celle de Renault est encore lointaine. La nomination en février 2018 de Thierry Bolloré au poste de directeur général adjoint entrait dans ce cadre, mais pas avant 4 ans, puisque le conseil renouvelait en même temps le mandat de Carlos Ghosn… D’autant plus que Renault-Nissan B.V. a vu ses prérogatives se renforcer au fil des années. Le titre Renault a terminé en baisse de 8,43 % hier à Paris, tandis que l’action Nissan cotée à Francfort perdait 7,49% (l’information a été rendue publique après la clôture de la Bourse de Tokyo).

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