L'affaire Ingenico crée la confusion

le 21/12/2010 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

En bloquant le projet d'offre de Danaher, l'Etat ravive le débat sur le patriotisme économique

En bloquant pour des raisons «stratégiques» le projet de vente d’Ingenico à l’américain Danaher, l’Etat a provoqué l’incompréhension au sein du groupe présidé par Philipe Lazare (photo) mais aussi chez de nombreux acteurs de la place. «Comment expliquer qu’un étranger ne puisse pas faire une offre sur Ingenico alors que Safran vient de boucler pour un milliard de dollar l’acquisition de L1, une société américaine de solutions biométriques et de titres d’identité sécurisés ?», s’étonne un proche du dossier.

Ni l’Elysée, qui a donné instruction d’arrêter les discussions avec Danaher, ni le cabinet d’Eric Besson à l’Industrie, qui a demandé vendredi à Safran de refuser d’apporter son bloc de 22,4% à une éventuelle offre, ne souhaitent commenter les raisons de fond qui ont imposé cette décision. La collaboration entre Ingenico et Safran sur certaines technologies de cryptologie est avancée. Mais l’explication ne convainc pas chez Ingenico où la direction reste, selon plusieurs sources, «extrêmement surprise» du veto de l’Etat.

La plateforme technologique Telium, dont Ingenico a hérité en 2008 en reprenant les activités de Safran dans la monétique, intègre bien un accord de coopération technologique dans la cryptologie biométrique. «Mais cette activité ne porte que sur des systèmes de paiement et ne représente pour l’instant que quelques centaines de milliers d’euros de chiffre d’affaires», indique une source interne. Et cette dernière de rappeler que Safran est le premier actionnaire d’Ingenico depuis deux ans et demi et que le caractère stratégique du fabricant de terminaux de paiement n’avait jamais été souligné jusqu’à présent par l'Etat.

Cette décision risque en tout cas de créer la confusion au sein du conseil d’administration d’Ingenico où Safran détient quatre des treize sièges. Sans parler «du mécontentement de près de 80% de ses actionnaires qui auraient pu profiter de cette offre pour rendre liquide leur participation», s’emporte un actionnaire de poids. Hier, le cours a chuté de 5,58 % à 26,05 euros. Certes, le prix de 28 euros par action avancé par Danaher n’était pas pleinement satisfaisant, ce qui a aussi pesé dans le refus. «Mais en ouvrant de vraies négociations, nous aurions pu espérer le faire remonter», regrette un proche du conseil d’administration.

Mais avant de s’engager plus fermement, Danaher souhaitait que «les actionnaires de référence d’Ingenico, Safran, la famille Poutrel et Consellior s’engagent à apporter leurs titres à l’offre». Safran ayant refusé à la dernière minute, sous la pression de l'Etat qui détient 30% de son capital, Danaher n’a pas déposé d’offre formelle. Le groupe a également reculé alors que Safran souhaitait conserver une part au capital dont le montant n'a pas été précisé.

Embarrassé, Safran l’est aussi. Depuis la fin de sa période de lock-up en mars dernier, le groupe d’aéronautique est vendeur de son bloc chez Ingenico. Même si le groupe est satisfait de son investissement, «tout le monde, au plus haut niveau, était informé chez Safran depuis des mois de la volonté de cession», indique un proche qui ne comprend pas la décision de l’Etat. Des contacts avaient été noués auparavant avec plusieurs repreneurs potentiels mais seul Danaher était allé au bout du processus. Maintenant, après cet échec public, la cession du bloc de 22,4% s’annonce encore plus compliquée et devra se faire sous l’égide de l’Etat.

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