Ouvrons la voie aux champions industriels de demain

le 14/01/2010 L'AGEFI Hebdo

Nos PME innovantes ont d’urgence besoin d’une politique plus volontariste, tel le Small Business Act, assurant revenus et clients publics de référence.

Par Bernard-Louis Roques, directeur général et cofondateur, responsable des Technologies de l’Information de Truffle Capital

Les PME innovantes méritent toute l’attention des décideurs économiques. Les Etats-Unis l’ont bien compris et peuvent se targuer de favoriser des parcours industriels fulgurants, comme ceux de Microsoft devenu un leader mondial en vingt ans, de Google créé il y a dix ans, chacun d’eux s’appropriant 90 % de son marché. Sans parler d’Intel, AMD, Oracle, Facebook, Twitter… Rien de tel en Europe, qui ne peut quasiment pas se prévaloir d’un champion mondial issu d’une start-up. Le seul exemple d’envergure en France pourrait être celui de Business Objects, si ce n’est que cette entreprise est allée chercher rapidement son succès aux Etats-Unis et a été rachetée par le groupe allemand SAP...

En matière d’aide aux PME, il serait temps que l’Europe s’inspire de la politique américaine. Si les Etats-Unis se sont assuré une domination sans partage dans les technologies de l’information - entre autres -, c’est grâce au Small Business Act voté dès 1953 par le Congrès : modifiée à de nombreuses reprises, cette loi-cadre pose la nécessité d'orienter prioritairement l'action des pouvoirs publics vers la petite entreprise, et en particulier dans le domaine des technologies nouvelles, conçues comme l'élément clé du dynamisme de l'économie. Point fort du dispositif, elle réserve systématiquement un quota des appels d’offres publics aux PME innovantes. Un tel dispositif est également applicable au Canada et au Japon, mais l’Europe ne dispose de rien d’équivalent. Plutôt que de faire le pari des entreprises nouvelles, les plans de relance français privilégient l’automobile ou la finance et subventionnent les aciéristes !

Une politique d’attribution de commandes publiques à des PME innovantes aurait pourtant le mérite de la simplicité. Elle éviterait non seulement de ponctionner les finances publiques mais comporterait aussi la vertu de faire économiser de l’argent aux administrations : au lieu de recourir aux sempiternelles grandes entreprises, lesquelles sous-contractent ensuite aux PME en gardant une confortable marge, elles travailleront directement avec le fournisseur final, réduisant ainsi la facture.

Surtout, en étant génératrice de croissance et d’emplois, une telle politique aurait le mérite de l’efficacité : la PME qui remporte un appel d’offres gagne du même coup un client, qui plus est une référence majeure, entraînant d’autres réussites commerciales car le succès appelle le succès. Alors que, depuis la crise, le gouvernement a fait porter son effort sur le crédit aux entreprises, cette mesure permettrait de répondre au besoin non moins urgent des PME de voir leur chiffre d’affaires soutenu.

Car les entreprises qui tardent à se développer sont rachetées tôt ou tard. Dans le secteur du logiciel, des éditeurs en ont récemment payé le prix comme GL Trade ou Ilog, fleuron de la technologie française développée par l’Inria (Institut national de recherche en informatique), qui ont été tous deux acquis par IBM en 2008. Par ailleurs, le 100e éditeur de logiciel européen réalise moins de 28 millions d'euros de chiffre d'affaires, le 100e français seulement 4,5 millions d'euros. Il s’agit pourtant d’un univers de PME innovantes qui, même en période de crise, ont créé 10.000 emplois de R&D l’an dernier.

Pour changer les choses, l’European Small Business Act, approuvé en 2008 par le Conseil européen, fournit un cadre de travail aux pays européens. La France tarde pourtant à se mobiliser. Un décret du 20 février 2009 a certes esquissé les prémices d’un Small Business Act à la française : à titre expérimental et pour cinq ans, les acheteurs publics peuvent réserver une part (jusqu'à 15 %) de leurs marchés publics aux PME innovantes, ou les traiter de façon préférentielle à offres équivalentes. Il est urgent d’aller plus loin, en transformant en véritable incitation la simple possibilité pour les administrations de réserver une part de leurs marchés aux PME. Une loi sur le sujet serait bienvenue.

En attendant, cette mesure n’est soutenue par aucun lobby - hormis le Syntec Informatique - car elle n’est pas dans l’intérêt des grands groupes. De même, elle semble n’intéresser que les nouvelles générations de dirigeants politiques. Il n’est pourtant pas souhaitable que nous soyons plus libéraux que les Américains. Ne laissons pas l’écart s’accroître irrémédiablement avec l’Amérique, et bientôt l’Inde, la Chine ! L’Europe peut prétendre jouer un rôle dans l’innovation, fer de lance de notre économie de demain. La France doit être un endroit où les décisions se prennent, où les inventions foisonnent, où les innovations fleurissent.

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