Dossier Conseil et services

Les cabinets d’audit à l’heure des choix stratégiques

le 30/09/2010 L'AGEFI Hebdo

Deloitte et KPMG se disputent la place de leader en France, où Mazars amorce un virage dans le conseil.

Le match sera serré. Premier des gros cabinets d’audit à publier ses comptes, Deloitte a maintenu son chiffre d’affaires en France à 800 millions d’euros durant son exercice 2009-2010 clos fin mai. « Nous sommes satisfaits de la stabilité du chiffre d’affaires qui montre la résilience de notre modèle dans un environnement complexe, explique Alain Pons, président de la direction générale depuis juin. Depuis février, nous constatons même un regain d’activité dans tous nos métiers. Nous tablons désormais pour 2010-2011 sur une progression de 3 % à 4 % de notre chiffre d’affaires, alors que nous vivions encore au mois le mois il y a un an. » Pour autant, KPMG, qui arrête ses comptes fin septembre, risque de le dépasser. « Nous espèrons franchir la barre des 800 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec une progression équilibrée entre les grands comptes et les PME », annonce Jean-Luc Decornoy, président du directoire en France.

Face à ces deux acteurs, Ernst & Young (E&Y) continue de perdre du terrain. Les revenus de l’ex-numéro un ont baissé en 2009-2010, après un recul de 3,7 % l’année précédente. « Si ce millésime n’est pas particulièrement remarquable en termes d’évolution du chiffres d’affaires, nous avons renouvelé tous nos mandats d’audit et en avons gagné trois nouveaux (Safran, Valeo et Danone) », assure Jean-Pierre Letartre, président d’E&Y France et Luxembourg.

PricewaterhouseCoopers (PwC), le plus petit des « Big Four » de l’audit, maintient quant à lui son objectif d’atteindre un chiffre d’affaires de 800 millions d’euros… entre 2013 et 2015. En attendant, son niveau est resté « quasi similaire » à celui de 2008-2009. « Nos revenus sont stables dans les métiers du chiffre, mais en recul dans le conseil », indique Yves Nicolas, directeur général de l’audit.

Seul le numéro cinq du secteur affiche un bilan franchement positif. « Nous anticipons une hausse de 5 % liée à nos opérations de croissance externe en région, et 7,6 % au total », déclare Philippe Castagnac, président de Mazars en France. Il y a un an, il prévoyait une progression de ses revenus de 4 % (L’Agefi Hebdo du 27 août 2009), mais leur évolution a finalement été nulle.

Honoraires en baisse

Quel que soit leur dynamisme, les cabinets sont tous confrontés à une remise en cause de leurs honoraires. Chez Deloitte, à l’exception de l’expertise comptable centrée sur les PME, toutes les lignes métiers ont vu leurs revenus diminuer, « essentiellement en raison de la pression sur les prix des prestations ». Pour les mandats d’audit des grands groupes, les ristournes ont atteint « 5 % à 15 % » à l’automne dernier, selon le dirigeant d’un cabinet. « La concurrence reste très vive, relève Yves Nicolas, car il est difficile d’obtenir des missions complémentaires » dans un même mandat. Pourtant, « la complexité accrue de l’environnement de nos clients nécessite des compétences croissantes pour réaliser nos missions, donc une rémunération qui doit en tenir compte », plaide Jean-Pierre Letartre. Pour rester dans la course, les cabinets affirment avoir assoupli leur politique de rémunération et les recrutements repartent légèrement à la hausse (lire l'encadré).

Après avoir joué sur les coûts pour faire face à la crise, les géants de l’audit souhaitent actionner davantage le levier des revenus. Mazars vient de prendre un virage à 180° en recrutant Miguel de Fontenay, l’ancien patron du cabinet Ineum Consulting. Ce nouvel associé a pour mission de muscler le pôle conseil d’un cabinet axé sur les métiers du chiffre. « Dans le conseil, qui représente un peu plus de 5 % du chiffre d’affaires du groupe, notre nom n’est pas au niveau où il devrait être. Nous souhaitons nous positionner sur ce marché moins réglementé et plus ouvert que nos autres activités, même s’il est lui aussi soumis à une forte concurrence sur les prix, explique Philippe Castagnac. Le périmètre de l’audit est limité dans les grands comptes car la réglementation restreint nos missions complémentaires à des diligences directement liées, selon les normes de la profession. » D’ici à trois ans, Mazars veut porter de 300 - dont un tiers en France - à 1.000 personnes l’effectif mondial de ce relais de croissance auprès des entreprises dont il ne certifie pas les comptes.

KPMG ouvert au conseil

Autre surprise, KPMG, qui tire la quasi-totalité de ses revenus de l’audit et de l’expertise comptable (voir le graphique), est prêt à réviser son dogme anti-conseil, hérité des années 2000. Dans le sillage de la chute d’Andersen, coulé par l’affaire Enron, les activités d’audit et de conseil des grands cabinets avaient alors été scindées pour éviter les conflits d’intérêts. « Si l’ordonnance de 1945 sur l’expertise comptable est modifiée et si le Livre vert de la profession actuellement en préparation à la Commission européenne ouvre une brèche, nous pourrons nous poser la question », révèle Jean-Luc Decornoy.

En attendant, KPMG a formalisé en avril ses liens avec le cabinet d’avocats Sarrau Thomas Couderc, dont l’activité s’était essoufflée en 2009. « Notre alliance n’était pas exclusive et portait seulement sur des dossiers de fusions-acquisitions, explique le président du directoire de KPMG. Nous allons pouvoir mettre nos forces en commun sur des sujets nouveaux. » Celui-ci ne veut pas pour autant développer un réseau national, sept ans après s’être séparé de Fidal, très présent auprès des PME.

S’ils offrent déjà une large palette de services dans le conseil en organisation, l’expertise juridique et fiscale et le corporate finance (activité de transactions), les autres « Big Four » comptent renforcer leurs positions. Deloitte a ainsi « ouvert une large réflexion en interne pour élaborer un nouveau plan stratégique d’ici à la fin de l’année, indique Alain Pons. Nous avons de fortes ambitions pour nos activités de conseil (en stratégie, performance et risques, NDLR), dont le développement sera d’abord organique, mais aussi nourri par l’apport des compétences extérieures. » En corporate finance, le cabinet a toutefois subi en mai le départ d’une douzaine de spécialistes du restructuring, un métier en vogue depuis la crise. E&Y, leur recruteur, voulait reconstituer son équipe… décimée par d’autres concurrents. Il a aussi renoué en mars avec la croissance externe en rachetant ReportEdge, une petite société spécialiste des systèmes d’information.

E&Y doit annoncer prochainement une autre opération avec un cabinet en province, où son maillage reste assez lâche comme chez Mazars et PwC. « 80 % de l’activité audit de PwC est basée en région parisienne, mais nos pôles régionaux se développent à un rythme plus soutenu. Nous souhaitons être présents dans toutes les métropoles de province », détaille Yves Nicolas, qui vise les entreprises « affichant au moins 20 millions d’euros de chiffre d’affaires ». Il ne courtisera pas les plus petites, que se disputent KPMG, Deloitte… et une kyrielle de cabinets locaux.

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