Avis de beau temps pour les pros des IPO

le 10/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Après des années noires, les introductions en Bourse repartent. De quoi remplir à nouveau les emplois du temps des banquiers.

Avis de beau temps pour les pros des IPO

Entre 2008 et 2013, la crise a durement frappé les spécialistes des introductions en Bourse (IPO), avec une activité complètement à l’arrêt. « Après avoir beaucoup perdu dans l'effondrement des marchés financiers, les investisseurs ont été pris d'une aversion totale au risque », se souvient Jean-François Tiné, responsable des marchés primaires actions chez Natixis. Ces dernières années de crise, l’atonie des IPO a toutefois été compensée par le maintien d’autres activités, comme le rappelle Jean-Michel Berling, responsable global equity capital markets (ECM, financement des entreprises sur les marchés de capitaux) chez Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB). « Grâce aux émissions d'obligations convertibles ou échangeables, à quelques augmentations de capital, et à une série de 'spin-off' sur le marché français, nous avons pu conserver la quasi-totalité de notre effectif. Ceci étant, il est vrai que pendant cette période, les équipes travaillaient moins en flux tendu », admet cet ancien de Centrale Paris et d’HEC.

Depuis fin 2013, les professionnels de l’ECM sont à nouveau débordés. « Et l’année 2014 se présente sous de meilleurs auspices puisqu’après avoir bouclé en février l’IPO de GTT, quatre ou cinq introductions en Bourse supérieures à 500 millions d’euros devraient être bouclées avant l’été  », affirme Jean-François Tiné (lire aussi l’Evénement page 8). Pour absorber ce regain d’activité, les recrutements reprennent timidement. Natixis vient ainsi d’embaucher une jeune analyste et un nouveau recrutement est programmé dans les six prochains mois. Les profils issus des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs sont particulièrement appréciés dans ce métier où se conjuguent la finance d’entreprise et la finance de marché.Le cas de Jean-François Tiné, 58 ans,  autodidacte, qui a réalisé toute sa carrière dans les marchés, est rare dans les métiers de BFI (banque de financement et d’investissement).

Chefs d’orchestre

En général, chaque IPO mobilise une dizaine de collaborateurs qui se distinguent par des grades différents selon leur séniorité. En haut de la pyramide, les patrons d’équipes sont les chefs d’orchestre. « Mon premier travail, c'est de convaincre les clients de nous confier la gestion de leur IPO, souligne Laurent Cassin, responsable des marchés primaires actions sur les marchés émergents de Société Générale Corporate and Investment Banking (SG CIB).

Cet ingénieur des Ponts et Chaussées, titulaire d’un MBA et diplômé de la Société française des analystes financiers, a débuté sa carrière il y a plus de vingt ans à l’inspection générale. « Une fois le mandat obtenu, je dois transformer la volonté des actionnaires en actions réellement cotées sur le marché en supervisant l'ensemble des chantiers qui vont se succéder jusqu'au placement effectif des titres. »

La coordination des personnes chargées d’exécuter l’IPO au sein des différents départements de la banque est, elle, confiée à un director ou à un managing director dont la mission est double : être le chef de projet et l’interlocuteur privilégié du client. C’est le rôle qu’endosse Joëlle Assouad, director ECM chez CA CIB. « Je gère au quotidien un portefeuille d'une quinzaine de clients, raconte cette Franco-Libanaise diplômée d’HEC et de l’Ecole supérieure d’ingénieurs de Beyrouth. Pendant la phase d'exécution de l’IPO qui dure généralement entre cinq ou six mois, je suis en relation permanente avec le client et les autres banques 'book-runners', et je participe au comité de pilotage qui coordonne les différents chantiers. Au sein de l’équipe 'equity capital markets', le projet est porté par trois ou quatre personnes : un ‘vice-president’, un 'associate' et un ou deux analystes qui travaillent à mes côtés. Nous sommes également étroitement en contact avec différents intervenants : les avocats, les commissaires aux comptes, les équipes d’analystes 'equity' qui rédigent des rapports de recherche, les forces de vente qui sont en charge du marketing auprès des investisseurs…  »

Quant à la gestion opérationnelle de l’IPO, elle revient au vice-president, lui aussi en relation directe avec le client, comme l’explique Maria Pardo Saleme, vice-president corporate finance chez BNP Paribas CIB en charge de la péninsule ibérique : « Sur une IPO comme celle que nous a confiée Telefonica en Allemagne, j'ai participé à la réflexion sur la stratégie de placement à mettre en œuvre afin d’optimiser la valeur pour les actionnaires, souligne cette Argentine de 33 ans, formée à l’École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA) et titulaire d’un DEA en mathématiques appliquées à la finance de marché à Paris I. Je supervise également les analystes et les ‘associates’ qui participent à l’écriture de l'histoire à raconter au marché, construisent le modèle de valorisation et revoient la rédaction de la documentation qui sera soumise aux autorités de marché. Je suis aussi amenée à travailler avec d’autres équipes : la syndication, la dette, le crédit, le conseil juridique… Je dois en même temps mener de front des discussions avec le marché, les autorités, les régulateurs, les investisseurs… Tout en m'assurant que les choses avancent au bon tempo. »

Rythme intense

Lors des introductions en Bourse, le rythme est très intense. « Mieux vaut ne pas compter ses heures, surtout dans les dernières étapes du projet, confirme Joëlle Assouad. Il n'est en effet pas rare d'avoir des rendez-vous téléphoniques tardifs, de devoir préparer dans l’urgence certains documents. Je dois également gérer en parallèle d’autres tâches et rendez-vous clients pour alimenter le flux d’activité. Il faut donc être capable de faire plusieurs choses en même temps, ce qui peut s’avérer stressant. Mais avec l'expérience, et en étant bien organisé, on apprend à gérer tout cela. »

Avoir des nerfs solides est donc indispensable dans ce métier qui exige aussi un excellent sens du contact. Maria Pardo Saleme est amenée à se déplacer un ou deux jours par semaine en Espagne et au Portugal pour voir ses clients. «Intellectuellement, mon métier est très enrichissant. Je dois comprendre ce que fait chaque client, quels sont ses besoins et comment y répondre de manière optimale, chaque opération étant unique. Il est aussi très valorisant de dialoguer en direct avec les directeurs financiers, les directeurs généraux ou les représentants des actionnaires sur des sujets qui sont au cœur de la stratégie des entreprises, tout en devant jongler entre quatre langues de travail : le français et l’anglais lorsque je suis au siège à Paris, l'espagnol et le portugais lorsque je rends visite à mes clients. » Du fait de son poste, qui couvre les pays émergents, Laurent Cassin est également souvent en voyage : « Un jour, je suis à Prague, le lendemain en Roumanie, le jour d'après en Pologne, car il y a actuellement beaucoup d'opérations dans cette zone. Je commence aussi à multiplier les déplacements dans le Golfe où le marché primaire actions présente de nombreuses opportunités.»

Reprise de la concurrence

La reprise des introductions en Bourse relance aussi la concurrence. « Un nouveau type d'acteurs est apparu. Pour minimiser le risque d’exécution, de plus en plus de sociétés font appel à des banques comme Rothschild ou Lazard, ou à des cabinets de conseil indépendants, relève Jean-Michel Berling qui note aussi depuis quelques mois le retour en force des grandes banques d’investissement anglo-saxonnes qui s’étaient retirées du marché pendant les années de crise. Et comme elles ont réduit leurs effectifs, elles recherchent aujourd'hui des profils expérimentés, dotés de sept à dix ans d'expérience pour surfer sur cette reprise de l'activité. »

De là à parler d’une guerre des talents, il n’y a qu’un pas que Jean-François Tiné ne souhaite pas franchir. « La guerre se situe davantage au niveau des mandats car les grands acteurs globaux recommencent à prendre des parts de marché en France », conclut le banquier de Natixis.

Transformer la volonté des actionnaires en actions réellement cotées sur le marché 

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