Dossier Finance islamique

Vers une meilleure appréhension des risques

le 01/04/2010 L'AGEFI Hebdo

La solidité des banques islamiques reste, malgré la crise, perçue de manière égale au secteur conventionnel par les agences de notation.

Parfois mal connue, la finance islamique suscite, chez les non-spécialistes, des perceptions contradictoires, souvent excessives. Jusqu'à la crise de Dubaï, elle était présentée comme insensible à la crise. Mais depuis les premiers défauts de sukuk (« obligations » islamiques basées sur un actif tangible) et les déboires de certaines institutions financières islamiques, son image s'est dégradée, certains lui reprochant des montages trop complexes, voire opaques. Dans les faits, la réalité est plus nuancée que ces points de vue extrêmes. Si la finance islamique est immunisée contre les risques spéculatifs, elle reste soumise aux crises économiques et présente certains risques spécifiques qu'il est important de connaître.

Les leçons du passé

Les institutions financières islamiques ont été plus résilientes face au cycle du crédit que leurs concurrentes conventionnelles. En effet, les principes inhérents à la finance islamique les ont tenues éloignées des produits les plus risqués, qui sont des produits de taux d'intérêt (riba) et hautement spéculatifs (maysir) ainsi qu'asymétriques (gharar), autant de caractéristiques prohibées par l'islam. Mais la finance islamique est confrontée aux mêmes risques de contrepartie, de marché et opérationnels que la finance conventionnelle, hormis le fait qu'elle n'est pas exposée aux risques inhérents aux opérations de crédit et de marché prohibées telles que celles portant sur l'investissement dans des actifs de titrisation de créances ou les produits dérivés. « Les risques supportés sont ceux induits par le fonctionnement de l'économie réelle, relève Nasser Hideur, directeur central de la banque Al Baraka d'Algérie. Mais il est aussi vrai que cette finance ne peut échapper aux effets des crises financières provoquées par l'impact de la finance conventionnelle sur la sphère réelle. Par exemple, la chute des prix de l'immobilier suite à la spéculation sur les dérivés du crédit ou à un processus de type 'subprime' affectera certainement les actifs sous-jacents de 'sukuk ijara'. »

Avec le passage d'une crise financière à une crise économique est apparue une dégradation de la qualité des actifs qui touche autant les banques islamiques que conventionnelles. « C'est le cas principalement avec la baisse des marchés boursiers et de la qualité de crédit des particuliers et des 'corporates' », confirme Mohamed Damak, codirecteur du groupe de travail sur la finance islamique au sein de l'agence de notation Standard & Poor's à Paris. Les banques islamiques peuvent paraître en meilleure position que leurs concurrentes conventionnelles face au risque de crédit, du fait que toute opération financière doit être sous-tendue par un actif tangible. « Or, la réalisation de cet actif n'est pas aussi facile qu'on pourrait le penser, poursuit Mohamed Damak. Prenons l'exemple très simple d'une famille qui ne parviendrait plus à payer les traites de la maison qu'elle habite. La banque islamique aura beaucoup de mal à l'expulser afin de récupérer ce bien car elle prendrait un risque de réputation. »

Des contraintes spécifiques

Même si la finance islamique est moins hasardeuse que nombre d'activités bancaires conventionnelles, elle n'en est pas moins soumise à certains risques qui lui sont spécifiques. Au premier chef figure le risque de réputation qui doit être pris très au sérieux. La configuration la plus rédhibitoire pour une institution financière islamique serait d'être considérée comme insuffisamment « charia compatible » par ses clients, quand bien même elle peut se prévaloir des avis rendus par son conseil de conformité. Si les clients perçoivent que la finance islamique pratiquée par une institution qui se prévaut de son islamité n'est pas au-dessus de tout soupçon, le risque d'une hémorragie des dépôts serait bientôt insurmontable. « L'exemple le plus frappant est le coup d'arrêt qu'ont connu les émissions de 'sukuk', rappelle un spécialiste. Alors qu'elles culminaient à 35 milliards de dollars en 2007, l'un des plus éminents 'scholars' a estimé, à la fin de cette même année, qu'un grand nombre de ces instruments n'étaient pas compatibles avec la charia. Les émissions ont été divisées par deux l'année suivante ! »

Parallèlement, les autorités de contrôle des grands pays industrialisés attachent une importance particulière à la gouvernance des banques islamiques et demandent à ces dernières que le comité de conformité à la charia ne soit pas impliqué dans la gestion de la banque afin d'éviter notamment les conflits d'intérêts, car un petit nombre de scholars* (les plus réputés) se retrouvent dans un grand nombre de comités.

Constituer des réserves de péréquation

Les autres risques tiennent essentiellement au rôle d'intermédiaire de la banque dans la finance islamique qui l'engage dans un double partenariat avec l'apporteur et le demandeur de capitaux. Le refinancement des portefeuilles de crédit par des comptes de partage des pertes et des profits peut s'avérer délicat en période de crise. « En effet, théoriquement, les banques islamiques peuvent - et même doivent - transférer une éventuelle contre-performance à leurs clients, souligne Mohamed Damak. Mais dans la réalité, cela risque d'entraîner le départ de certains d'entre eux et un problème de liquidité. Les banques puisent alors dans leurs réserves de péréquation afin de pouvoir servir à leurs clients un taux de rendement adéquat et les conserver par là même. » Elles doivent donc veiller à se constituer des réserves de péréquation suffisantes en périodes fastes pour pouvoir faire face à un éventuel retournement de tendance.

La rentabilité de ces banques dépend donc directement des entreprises ou des projets qu'elles financent, avec le risque de perdre tout ou partie de leur mise. Les financements participatifs impliquent donc une grande sélectivité dans le choix des projets. Or, l'éventail des possibles est d'autant plus réduit du fait des contraintes imposées par l'islam. Les banques prennent donc le risque d'une trop forte concentration sur un petit nombre de projets, soit de procéder à des investissements hasardeux. C'est pourquoi les institutions financières ont pris l'habitude de privilégier les financements basés sur l'actif (murabaha* et ijara*) au détriment des financements participatifs, car ils offrent une meilleure visibilité et une période d'engagement des ressources plus courte. Elles prennent alors un risque important sur la valeur de ces actifs, d'autant plus important qu'elles se concentrent sur trois classes d'actifs particulièrement sensibles à l'environnement macroéconomique : le private equity, l'immobilier et les infrastructures... dont les prix se sont effondrés. Lorsqu'une crise intervient, cette concentration est plus tragique pour les banques d'affaires islamiques que le refinancement de gros, peu diversifié et très court, a rendues extrêmement vulnérables aux exigences de liquidités de leurs clients. L'effet ciseaux a été redoutable, notamment pour The Investment Dar (qui a fait défaut), Gulf Finance House et Arcapita Bank (qui n'en sont pas passées loin). En revanche, les institutions disposant d'une base de clientèle retail suffisamment diversifiée, stable et bon marché ont su bien davantage protéger leur liquidité et leurs fonds propres, dans la plupart des cas au détriment de leur rentabilité, affaiblie par des exigences de provisionnement en hausse et des volumes en berne.

Tous ces risques sont déjà identifiés depuis longtemps par les spécialistes et sont sans commune mesure avec ceux que font peser les produits toxiques sur les banques conventionnelles. « Les institutions islamiques réfléchissent d'ailleurs aux instruments de prévention et de gestion des risques additionnels propres à la mise en œuvre des principes fondateurs de la finance islamique », rappelle Nasser Hideur. Les banques islamiques pourraient mieux les gérer si le spectre d'actifs liquides auquel elles ont accès se diversifie. « Il serait donc bénéfique que le marché des 'sukuk', et surtout de 'sukuk' liquides (cotés), se développe », conclut Mohamed Damak, et surtout de sukuk liquides (cotés). 

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