Les établissements financiers s’ouvrent aux logiciels libres

le 28/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Dits « open source », ils sont plébiscités par les entreprises, et les banques n’échappent pas à la règle. Même si l’utilisation se limite souvent à l’internet.

Les logiciels libres connaissent en France une période florissante : 33 % de croissance en 2009, 30 % prévu en 2010… Portés par la crise, ils ont même conquis les banques. « Quasiment 100 % des banques utilisent des logiciels libres », affirme David Sapiro, directeur général de Pilot Systems, intégrateur de solutions open source. Linux, Apache, Java, PHP, MySQL… s’installent petit à petit dans les systèmes d’information (SI) des banques.

Un phénomène qui ne date pas d’hier : la plupart ont commencé à utiliser des logiciels open source au début des années 2000, avec la démocratisation d’internet. « D’une manière générale, c’est le web qui a amené ses solutions au sein des banques », raconte Patrice Bertrand, directeur général de Smile, SSII spécialisée dans ces outils. Aujourd’hui, les usages se diversifient, même s’ils restent souvent cantonnés au web.

Souplesse et liberté

« A la fin des années 90, les entreprises se sont rendu compte qu’utiliser des logiciels propriétaires pour le web n’était pas une bonne voie. Cela coupe la dynamique : mieux vaut utiliser des outils répandus sur internet », souligne Patrice Bertrand. Les banques commencent à utiliser des logiciels open source pour gérer le contenu de leur site web. Au Crédit Mutuel Arkéa, l’internet, l’extranet comme l’intranet sont construits sur des logiciels libres, que ce soit au niveau du front, du middle ou du back-office.

Parallèlement, les infrastructures se construisent avec de l’open source. « Linux représente une grande part des serveurs du groupe », révèle Olivier de Bernardi, directeur des standards pour les technologies informatiques de Société Générale. Et les outils collaboratifs s’y sont mis aussi.

Mais si les serveurs, et plus particulièrement les serveurs web, sont ainsi développés, cela reste plus délicat pour les applicatifs métiers. « Les fonctions transactionnelles bancaires sont en grande partie sur du logiciel propriétaire », assure Patrice Bertrand. « Les banques ne font confiance qu’aux éditeurs », ajoute David Sapiro, qui explique cela par un blocage psychologique : « Il s’agit en fait d’une question de responsabilité en cas de problème. » Autre raison : il est parfois difficile de migrer d’un SI totalement construit sur des solutions commerciales vers de l’open source. « Ce qui est en Oracle reste en Oracle, approuve Didier Calvar, directeur technique informatique de Crédit Mutuel Arkéa. Mais quand nous avons de nouveaux besoins, nous cherchons d’abord les solutions libres. » Ainsi, les banques en ligne qui se sont développées avant la professionnalisation des logiciels open source se sont construites sur du propriétaire et le restent aujourd’hui.

Il existe cependant quelques exceptions. Groupama AM a développé avec Smile une application de gestion de portefeuille en PHP en 2009. CMP Banque, la banque du Crédit Municipal de Paris, a travaillé avec Pilot System pour construire son site de banque en ligne à partir de solutions libres. Ce choix a été principalement motivé par un désir d’autonomie. « Pour CMP Banque, nous avions la liberté de spécifier ce que nous voulions : nous avons réalisé un étalonnage du marché français et pris le meilleur », décrit David Sapiro.

C’est cette liberté qui intéresse généralement les établissements financiers. En utilisant de l’open source, on s’offre la possibilité de choisir la solution la plus adaptée à ses besoins. Au-delà de cette souplesse, il offre aussi plus de réactivité.

En cas de résolution de problèmes et d’intégration de nouvelles applications, l’effet de communauté joue à plein. Le Crédit Mutuel Arkéa en a fait l’expérience lors du lancement de son service Symphonis (aujourd’hui Fortuneo) : après de nombreux échecs avec un logiciel propriétaire, la banque a réussi à développer le service grâce à des logiciels libres. « A partir de ce moment-là, nous n’avons plus jamais développé de service web sans logiciel libre », témoigne Didier Calvar, qui souligne le niveau d’innovation du libre.

Au-delà de ces avantages, certains établissements voient tout simplement l’open source comme faisant partie de l’offre. C’est le cas de la Société Générale : « C’est une alternative intéressante. On ne veut pas remplacer tout le propriétaire par du libre, mais trouver le bon usage au bon endroit », explique Olivier de Bernardi.

La question du budget pourrait aussi se poser. Mais beaucoup estiment que l’open source n’est pas synonyme de gratuité, l’intégration et la maintenance étant nécessaires. « Le choix de l’open source n’est pas lié à un problème de budget. C’est plus pour avoir ce qui se fait de mieux sur le web », juge Patrice Bertrand.

Davantage de sécurité

Mais les logiciels propriétaires apparaissent à certains plus sécurisants. « Il reste plus sécurisant d’avoir des logiciels propriétaires dans le back-office. Mais pour le front, où il y a besoin de davantage de réactivité, l’open source est mieux adapté », détaille Vincent Chatard, directeur opérations et systèmes de BforBank, la banque privée en ligne du Crédit Agricole. Un sentiment contesté par les défenseurs du libre : « Il est prouvé aujourd’hui qu’utiliser du libre renforce la sécurité des SI », insiste David Sapiro. « Avec les logiciels libres, les failles de sécurité sont corrigées plus vite grâce au système communautaire, précise Alexandre Baumeister, directeur des systèmes d’information de Boursorama. Mais pour certains, les logiciels propriétaires de grande renommée sont une garantie de sécurité : s’il y a un problème, on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir pris la référence. » Si bien que de nombreuses banques utilisent très peu le libre.

Au-delà de la question de sécurité, le principe de communauté peut aussi faire peur. « Il faut faire une veille permanente, aller régulièrement sur les forums... », décrit Alexandre Baumeister.

Quel est donc l’avenir de l’open source dans les établissements financiers ? Au sein de BforBank, on n’exclut pas de l’utiliser davantage : « Notre back-office tourne avec des logiciels propriétaires dont certains socles sont open source. Nous sommes passés d’un environnement complètement propriétaire à un environnement partiellement propriétaire. Dans un deuxième temps, il est envisageable d’utiliser de l’open source à 100 % si c’est moins cher et plus performant », prévoit Vincent Chatard. « Je suis sceptique sur une évolution à court terme sur les applicatifs métiers, conclut cependant David Sapiro. Même s’il existe des brèches à travers les infrastructures, la gestion de contenus, les outils collaboratifs… Et surtout le cloud computing ». Mais parallèlement à la montée en puissance de l’open source, les éditeurs, eux aussi, gagnent en puissance.

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