Destination Bruxelles l'Européenne

le 08/07/2010 L'AGEFI Hebdo

Les budgets sont plus serrés, mais la ville reste très courue par les financiers.

Les affaires et la politique ont leur géographie. A Paris, elles s'organisent, rive droite, rive gauche, autour de la Seine. A Bruxelles aussi un ruban argenté délimite ces deux univers, mais c'est celui du boulevard circulaire. Aménagé sur une ancienne muraille sous l’occupation napoléonienne, il sépare la ville belge de ses faubourgs où grossit depuis soixante ans la ville européenne. A l'intérieur du « ring » se dressent la Bourse, palais Brongniart local, au pied duquel les touristes en short ont depuis longtemps remplacé les agents de change, puis la masse art déco de la Banque nationale de Belgique et, autour du parc royal, les blanches façades baroques érigées sous l'occupation autrichienne, siège des discrètes institutions fédérales. S'érigent aussi les blocs de Fortis, désormais surplombés des étoiles de BNP Paribas, et ce qu'il reste de la place financière. A l'extérieur, le quartier européen s'étire dans un triangle formé par la rue de la loi, le rond-point Schuman et la place du Luxembourg, c'est la cité administrative européenne peuplée de députés, de fonctionnaires et de lobbyistes. A la jonction des deux, au nord, la tour Dexia scintille 24 heures sur 24, et à l’est, la néerlandaise ING surplombe ironiquement les jardins du palais royal où, il y a 180 ans, les soldats belges se retournèrent contre leurs frères loyaux au roi des Provinces-Unies, Guillaume 1er.

L'aubaine Fortis

Le statut de Bruxelles, comme destination d’affaires de la finance européenne, est marqué par cette dichotomie. A l'hôtel Métropole, le majestueux palace proche de la Bourse, la clientèle financière se divisait traditionnellement entre « affaires » et « lobbying », explique Marc Leveau, directeur des ventes et des relations publiques. « Notre clientèle était principalement issue des pays limitrophes, notamment de France et d'Angleterre, mais aussi des Etats-Unis, dit-il. La crise a bouleversé cet équilibre. Après des années 2006 à 2008 exceptionnelles, la clientèle londonienne, qui absorbait la moitié de l’offre hôtelière bruxelloise, a été divisée par dix. » HSBC et autres Barclays ont littéralement disparu des registres du palace installé dans l’ancien siège des caisses d’épargne par une famille de brasseurs. « Auparavant, chaque chaîne avait un agent sur Canary Wharf à Londres, ajoute Marc Leveau. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La crise a affecté durablement le secteur bancaire anglais. » Bart Vancampenhout, directeur des ventes de Thon Hotels, la chaîne scandinave qui possède six hôtels à Bruxelles et un vaste parc d’appartements, annonce une baisse de « 30 % à 40 % » de la clientèle financière en 2009. Et d’ajouter : « 2010 commence avec une sensation de reprise timide et prudente. »

Dans un tel contexte, la reprise de Fortis par la banque française a été une véritable aubaine pour les hôteliers bruxellois. En 2008, le Métropole a d’abord vu débarquer des bataillons d’auditeurs. Puis ce fut au tour des avocats et enfin des cadres de la banque eux-mêmes. Dans la phase « post-fusion » actuelle, « le trafic reste stable », explique son manager, en raison de nombreux séminaires, conférences et autres événements. BNP Paribas a définitivement intégré le périmètre de la ville belge. Sa responsable des affaires publiques qui avait ses habitudes au Stanhope, un cinq étoiles du groupe Thon proche du Parlement européen et de la direction générale du marché intérieur, descend désormais de l’« autre côté », au Méridien, face à la gare centrale… et au siège de Fortis. En décembre 2009, c’est à l’Amigo, un autre cinq étoiles situé à deux pas de la Grand-Place où Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont leurs habitudes, que le groupe logea les journalistes français auxquels elle voulait dévoiler le secret des nouvelles synergies franco-belges. L’arrivée en masse des collaborateurs et hôtes de la banque dans un contexte particulièrement déprimé l’a certainement mise en situation de négocier des offres défiant toute concurrence. Mais elle n’est pas très diserte sur le sujet.

Faire plus avec moins

Chez Dexia, au contraire, on se serre la ceinture et on le dit. Le rééquilibrage franco-belge au sein du groupe et les multiples négociations avec les autorités de supervision belge et européenne a certes intensifié les échanges, mais on assure limiter les déplacements au strict minimum. « Les conférences téléphoniques et visioconférences sont, par défaut, privilégiées à tous les niveaux », explique Thierry Martiny, au service de presse. Pour rallier Bruxelles depuis Paris, c’est « Thalys 2e classe ». En Europe, le comité de direction et le comité exécutif voyagent d'ailleurs

« obligatoirement et sans dérogation en classe économique ». Dans Bruxelles, « lorsqu’un déplacement physique s’avère nécessaire, celui-ci se fera prioritairement grâce aux transports en commun ». La banque a même souscrit un abonnement d’entreprise à Villo!, le service de vélos en libre service. Cela dit, on n’a jamais vu son président Jean-Luc Dehaene, également député européen, rallier en deux roues la place Rogier, siège de Dexia, à celle du Luxembourg où se trouve le Parlement.

Dans Bruxelles l'Européenne, la crise a eu deux effets contradictoires. D'un côté, l'agenda réglementaire proprement vertigineux de l'Union (une quinzaine de texte en examen ou attendus d'ici à mi-2011) a fait de la ville un passage obligé. Les lobbyistes, anglais, français, néerlandais et scandinaves, pour l'essentiel, sont plus nombreux que jamais à arpenter le quartier européen les jours de réunion de la commission des Affaires économiques et monétaires du Parlement. Ils ne connaissent souvent qu'elle. Les missions sont brèves mais denses et fréquentes. « S’ils sont vraiment sérieux, ils viennent chaque mois », indique Gaël du Bouetiez, consultant chez Interel. Mais ils restent un jour ou deux, pas plus. « Il y a un côté course du rat dans le labyrinthe », ose un initié. John Serocold, directeur de la London Investment Banking Association, ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il vient à Bruxelles « aussi peu souvent que possible ». Ce qui frise la coquetterie pour cet habitué des couloirs de la Commission comme du Parlement. « Les Anglo-Saxons ne voient pas Bruxelles comme une destination très glamour, confirme Catherine Stewart, associé chez Interel. Mais les financiers font généralement leur lobbying de façon très professionnelle. »

De l'autre côté, une certaine frugalité s'impose, par souci d'image, voire de budget. « Cela ne régale pas tellement. La série 5 est plus de mise que la série 7 BMW, explique Philippe Blanchard, partner et chef du bureau de Bruxelles de Brunswick. Et pour les lobbyistes de base, le métro est de rigueur. Thon a reclassé l'un de ses cinq étoiles, le Bristol Stéphanie, en quatre étoiles, pour s’adapter aux nouveaux cahiers des charges 'post-crise'». « Pour des raisons de coûts, les banquiers et les lobbyistes qui voyagent en groupe préfèrent parfois les appartements », confirme Bart Vancampenhout. Un appartement pour trois personnes peut se négocier 250 euros (contre 400 euros annoncés sur le site), quand une nuit au Stanhope coûte au minimum minimum 170 euros. De simples quatre étoiles comme le Renaissance et le Radisson, accolés au Parlement, font une concurrence sévère aux enseignes plus luxueuses en dépit de l’atmosphère peu engageante de la rue du Parnasse, bordée d’hôtels borgnes qui louent les chambres à l’heure. Même les clients corporate n'hésitent plus à passer par les sites de discount du type Boooking ou Expedia. Pour les grands patrons, toutefois, un certain standing reste de rigueur. Ainsi, cette manager très senior d’une grande banque américaine qui, au moment de choisir son point de chute, demanda simplement : « Réservez là où Bill Gates est descendu. »

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