Crédit Mutuel, un groupe victime de son syncrétisme

le 21/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Directeur général, Michel Lucas devient président et renforce encore son pôle au détriment des autres.

Sa réalité de groupe est difficile à appréhender, mais son poids est bien réel. Troisième banque française par son produit net bancaire (13,6 milliards d’euros de PNB 2009), Crédit Mutuel apparaît comme un acteur essentiel de l’économie avec 18 % de part de marché en crédits et 14 % en dépôts. « Nous nous rapprochons de notre objectif de 20 % sur le volet des crédits », se réjouit Etienne Pflimlin, qui vient de quitter son poste de président.

En démissionnant de ses fonctions à Paris de la Confédération nationale du Crédit Mutuel, et à Strasbourg - notamment de la Fédération du Crédit Mutuel Centre Est Europe (CMCEE), de la Caisse fédérale (qui assure les fonctions bancaires de CMCEE) et de la Banque fédérative du Crédit Mutuel (BFCM, holding qui détient ses participations et filiales, dont CIC) -, cet homme qui a servi le groupe 25 ans durant a surpris. « Dès ma réélection en 2007, j’avais annoncé que je n’irais pas au terme de mon mandat, affirme-t-il. Cet été, j’ai pris une décision. C’est un choix de vie. La bonne santé du Crédit Mutuel m’a conforté. Quant à ma succession, elle est naturellement assurée par Michel Lucas, ce qui évite une phase d’intégration. » Qu’un directeur général (DG) devienne président n’a pourtant rien de naturel dans un système coopératif ou mutualiste où chacun a son rôle - le premier plus opérationnel, le second plus politique.

« Lorsqu’on analyse la gouvernance, il apparaît clairement qu’elle pèche par l’absence de réels contre-pouvoirs », regrette un syndicaliste du Nord. Michel Lucas, 72 ans en mai prochain, a ainsi été élu à l’unanimité président de l’organe national. La semaine suivante, c’est Alain Fradin, 63 ans, son adjoint au CMCEE, également vice-président du directoire du CIC et DG des fédérations du Sud-Est et d’Antilles-Guyane, qui devait le remplacer à la direction générale.

Tous deux coiffent les mêmes casquettes pour la France et pour Strasbourg, entretenant ainsi la confusion entre l’ensemble du groupe et sa plus puissante fédération. Etienne Pflimlin soutient que « l’unité nationale existe », mais sa « confiance dans l’avenir » du Crédit Mutuel tient « à la seule condition que, face à la concurrence, il sache unir ses forces », dit-il aussi. Or, Brest, où réside la deuxième caisse interfédérale du groupe, se trouve isolé.

Une gouvernance sous influence

« Je suis persuadé qu’il existe des domaines où nous pouvons gagner en compétitivité en collaborant au sein du Crédit Mutuel », confiait à L’Agefi Hebdo (2 octobre 2008) Jean-Pierre Denis, 50 ans, lors de son arrivée à Brest comme président d’Arkéa. Pourtant, s’il espérait faire bouger les choses, voire jouer un rôle national, « compte tenu de ce que sont les équilibres de pouvoir, la probabilité qu’il devienne un jour président est nulle », tranche un fin connaisseur du groupe.

Jean-Pierre Denis pourrait obtenir la vice-présidence. Selon une bonne source, Michel Lucas la lui aurait proposée. Il remplacerait ainsi Georges Coudray, son prédécesseur à Brest, mais aurait posé ses conditions : que toute ambiguïté soit levée sur la persistance de deux vrais pôles dans le groupe, CM-CIC et Arkéa, qui ont chacun leur système d’information, se refinancent et s’adressent aux organismes de place et de tutelle seuls, peuvent répondre à des appels d’offres nationaux et gèrent leurs propres relations sociales. Alors que l’unification se déroule jusqu’à présent par affiliations à l’est (L’Agefi Hebdo du 21 février 2008), une « union sacrée » est-elle possible ?

Strasbourg représente déjà 50 % des voix au niveau national, ayant étendu son influence sur quatre autres fédérations (dont celle de Midi-Atlantique intégrée le 1er janvier dernier) pour constituer CM5-CIC. Sachant que cinq nouvelles vont s’y associer, il pourra en revendiquer 66 % à compter du 1erjanvier (voir la carte). Or, « Antilles-Guyane est proche de Strasbourg, précise Etienne Pflimlin. Par ailleurs, le Crédit Mutuel d’Anjou a décidé fin septembre d’engager une réflexion quant à son éventuelle association : une décision sera prise en juin 2011 ».

Enfin, Océan devait tenir une convention le 15 octobre en vue de son projet à horizon 2015. Passant déjà par la BFCM pour ses ressources longues et par le système d’information de Strasbourg depuis mai 2009, cette fédération pourrait initier un rapprochement politique. Quant à Nord Europe et Maine-Anjou-Basse-Normandie, indépendantes, elles sont aussi affiliées à l’informatique de l’est. Reste trois fédérations parmi dix-huit sur le système d’Arkéa.

L’intégration profite ainsi à CM-CIC (lire l’entretien page 22). « Les fédérations de Lille, Laval, Angers et La Roche-sur-Yon ont leur propre caisse fédérale qui assure un refinancement entre caisses locales et régionales, mais si elles ont besoin d’aller sur les marchés, elles passent par la BFCM, précise Etienne Pflimlin. Quant à Crédit Mutuel Nord Europe, il passe à 80 % par Strasbourg et 20 % par Brest. » Dans « le deuxième métier du groupe », les assurances, la balance penche aussi vers le pôle est (lire l’encadré page 22). Fin septembre, celui-ci a en outre signé un accord de partenariat industriel sur l’activité de banque commerciale de Dexia Crédit Local.

CMCEE n’a cessé de se diversifier, notamment dans la téléphonie (NRJ Mobile) et l’internet (Monabanq), alors que ses activités de réseaux n’ont plus guère de chance de croître et que leur rentabilité n’est pas la meilleure. Depuis le début de la crise, qui l’a relativement épargné, il est entré au capital de Cofidis (au côté des Trois Suisses) et a racheté Citibank Allemagne, rebaptisée Targobank en février. Il peut ainsi se vanter d’être le numéro quatre européen du crédit à la consommation (L’Agefi Hebdo du 1eravril 2010). « Targobank, certes acquise avec un ‘goodwill’ (survaleur, NDLR) important, présente le gros avantage de financer ses crédits par les dépôts collectés dans son réseau, souligne Philippe Lamaud, directeur adjoint à la division Institutions financières de Fitch. Si le développement du CMCEE dans le crédit à la consommation a entraîné une hausse inéluctable de son coût du risque, celle-ci a été largement compensée par les marges confortables enregistrées sur ce métier. » Sous dix-huit mois, le mutualiste devrait enfin acquérir 50 % de Banque Casino auprès du groupe de distribution éponyme.

Développement en Espagne

CMCEE mobilise toujours ses propres ressources et étudie bien des dossiers, mais « ses critères sont stricts, observe Philippe Lamaud. N’étant pas coté, il peut se permettre d’être très sélectif ». Sa stratégie de petits pas s’illustre désormais en Espagne, où il avait d’abord pris pied en assurance avec le Royal Automobile Club de Catalogne. « Dans un premier temps, nous avons repris le réseau France de Banco Popular, relate Etienne Pflimlin. Ensuite, nous avons passé une dizaine d’accords pragmatiques de service. Dans un troisième temps, nous avons approfondi ces contacts en Espagne pour parvenir à un projet commun. » CMCEE aura ainsi une plate-forme de 123 agences et 5 % du capital de Banco Popular d’ici à la fin d’année. « Il prend un risque mesuré, estime Philippe Lamaud. Il a à l’évidence les moyens d’aller au-delà. »

Le président démissionnaire n’en doute pas : « On verra comment se développer alors que le mouvement de consolidation des caisses d’épargne est en cours. Dans cinq ans ou plus, ce marché peut aussi constituer une porte d’entrée vers l’Amérique du Sud. De même, Targobank et Cofidis peuvent ultérieurement permettre d’approcher les pays de l’Est. » Toutefois, « la situation actuelle ne s’y prête pas ». Et « le remplacement de Michel Lucas, dans les années à venir, pourrait avoir une influence sur la stratégie du groupe », estime Fitch Ratings. Si un changement de cap est improbable sous la direction d’Alain Fradin, tout dépendra ensuite de la relève.

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