CASA a toujours des prétentions à l’international

le 27/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Entre un discours de proximité et une alliance en Chine, la direction de Crédit Agricole SA devra trouver sa voie.

Crédit Agricole SA (CASA) a un nouveau président : Jean-Marie Sander. « Il lui reviendra désormais de conduire les développements futurs de CASA, a rappelé René Carron, avant de lui céder sa place. En dix ans, notre groupe a triplé de taille, ses effectifs ont quasiment été multipliés par quatre (plus de 160.000 personnes), comme le nombre de ses clients dans le monde : 59 millions. » Quelle sera cette réalité mondiale dans les dix prochaines années ? « Nous comprenons que la ‘pause’ dans le développement à l’international sera d’une durée limitée : le 15 décembre, CASA devrait donner les grandes lignes de son projet stratégique et annoncer sans doute à cette occasion la reprise de son intérêt pour le développement à l’international », espère Pierre Chédeville, analyste de CM-CIC. Toutefois, le « projet de groupe », dans lequel doivent se retrouver les caisses régionales (qui détiennent collectivement 55,6 % du véhicule coté) et CASA, repose sur une « ambition commune », rappelée par le directeur général Jean-Paul Chifflet  : « Développer une banque différente, proche de ses clients, utile. » Les attentes du marché et de l’actionnaire majoritaire sont-elles conciliables ?

Une révolution culturelle

En 2008, CASA a mis au pas sa banque de financement et d’investissement (BFI), Crédit Agricole CIB (CACIB), tandis qu’elle amorçait le « recentrage de l’activité de banque de détail internationale sur l’Europe et le bassin méditerranéen ». Pourtant, une semaine et demie avant la publication des résultats trimestriels, CACIB a conclu un accord majeur en entrant en négociations exclusives avec le chinois Citic Securities pour construire une activité de courtage aux ambitions mondiales. L’accord, qui pourrait être conclu en fin d’année ou début 2011, doit permettre à ses filiales CLSA (qui opère depuis Hong-Kong), Cheuvreux (tourné vers l’Europe et le Moyen-Orient) et Crédit Agricole Securities (Etats-Unis) de « saisir les opportunités de plus en plus nombreuses sur les marchés de capitaux asiatiques », et de créer « une banque d’investissement panasiatique de premier plan ». Pour Crédit Agricole CIB, c’est une révolution culturelle. Sa direction n’a toutefois pas souhaité en détailler les enjeux à L’Agefi.

En combinant ses forces avec une des premières sociétés de courtage de Chine, CACIB s’assure un relais de croissance (lire l’encadré page 20). Néanmoins, les apports respectifs selon le périmètre, asiatique ou mondial, ne font pas ressortir le même équilibre entre les deux parties. Et le manque d’informations sur la structure attendue, la répartition du capital, l’organisation et la gouvernance ne permet pas de juger des conséquences d’un rapprochement. Il laisse ainsi libre cours aux interprétations concernant le départ de François Simon, PDG de Cheuvreux de longue date et responsable du pôle courtage sur actions, dérivés actions et fonds, rapidement remplacé par Jean-Claude Bassien dans sa première fonction (lire aussi page 50) et par Jonathan Slone, directeur général de CLSA, dans la seconde. Si ce départ peut paraître précipité, François Simon a eu le temps de se faire une opinion car CACIB serait en tractation avec Citic Securities depuis un an. De plus, en mars 2009, la banque verte a jugé bon de reprendre la quasi-totalité du capital de CLSA (98,8 % selon le document de référence 2009 de CACIB), de nommer un nouveau directeur général à la tête de cette filiale et de fixer à son autre courtier, Cheuvreux, des axes de développement communs avec celle-ci (L’Agefi Hebdo du 18 juin 2009). Reste qu’il n’y a pour l’heure qu’une lettre d’intention entre le français et le chinois. Or, les dossiers connaissent parfois des détours étranges dans l’Empire du Milieu. CASA est bien placé pour le savoir. Avant d’entamer ses discussions avec Citic, elle espérait entrer au capital d’Agricultural Bank of China (ABC) avec laquelle elle partage déjà une coentreprise de gestion d’actifs. Les autorités en ont décidé autrement : ABC sera cotée et n’accueillera pas d’étranger en son sein.

Si le dossier aboutit avec Citic Securities, ce serait aussi pour le groupe une occasion unique de « renforcer sa présence en Chine, où il opère depuis 1898 (année de l’implantation de la Banque de l’Indochine à Shanghai, NDLR), et plus généralement en Asie, région qui connaît une croissance très rapide », selon Jean-Paul Chifflet. Le directeur général de CASA peut se féliciter de cette perspective. Il n’empêche que cette posture n’est pas si simple à coordonner avec celle du projet de groupe.

Et en attendant, CASA est soumis à la pression des investisseurs qui s’inquiètent de ses positions en Grèce. Sa filiale locale, Emporiki, « représentera en 2010 et 2011 environ 25 % des revenus globaux de CASA dans le ‘retail’ international, tout en continuant à afficher des pertes, estime Pierre Chédeville. Dans ces conditions, le pôle ne pourra pas constituer un facteur de création de valeur dans les deux années à venir avec une rentabilité structurelle très sensiblement inférieure au coût du capital ». Or, les activités de réseau du groupe sont concentrées en Grèce, Egypte (Crédit Agricole Egypt), Espagne (Bankinter), Italie (Cariparma-FriulAdria), Maroc et Portugal (Banco Spirito Santo). Si elle est encore en Pologne (Lukas Bank), la banque verte a cédé ses participations en Afrique subsaharienne, tout en se renforçant dans Crédit du Maroc (L’Agefi Edition de 7h du 3 septembre 2009), et a conclu le 3 mai dernier la vente de Credit Uruguay Banco à BBVA pour 100 millions d’euros. Une opération qui met un terme à son aventure en Amérique latine. En 2002, en pleine crise financière argentine, elle s’était désengagée sans préavis de sa filiale Banco Bisel, avant de quitter (moins brusquement) le Chili. Du coup, ceux qui comparent la situation grecque actuelle à l’Argentine de l’époque apparaissent comme des oiseaux de mauvais augure.

Rassurer les marchés

Entrée au capital d’Emporiki en 2001 avant de pouvoir lancer son offre publique d’achat cinq ans plus tard, CASA n’a connu que des problèmes avec cette banque grecque jusqu’à sa restructuration lancée à l’automne et la crise souveraine actuelle. A présent, les analystes attendent du nouveau tandem de tête qu’il prenne des décisions rapides sur cette filiale et donne une visibilité à la stratégie de développement du groupe à l’international. « Même si la mobilisation des gouvernements européens nous laisse penser que le risque de défaillance s’éloigne, nous restons - je reste - attentifs à la situation et très mobilisés sur ce dossier », admet Jean-Paul Chifflet, tandis que son directeur financier, Bertrand Badré, fait tout pour rassurer les marchés : « Ce n’est pas parce que la Grèce va plus mal qu’Emporiki va plus mal », dit-il en substance. Qu’en est-il dans les autres pays ? Bertrand Badré, qui souligne le travail du comité des risques « à évaluer précisément (les) expositions » de CASA, juge plus « responsable » de ne pas livrer les intérêts du groupe dans ce qui est désormais désigné sous l’acronyme PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne - Spain).

La direction de CASA cherche en vain à mettre en avant ses succès européens, notamment en Italie devenue son second marché domestique, plus important même que la France pour le crédit à la consommation. CASA « passera du neuvième au septième rang après le rachat de 150 à 200 agences à Intesa San Paolo, portant ainsi son réseau à 900 agences », dit-elle. Pourtant, bien qu’il considère l’Italie comme « un levier pour augmenter sa rentabilité globale dans les années à venir », Pierre Chédeville se montre sévère : « On sait que CASA ne bénéficie pas, à l’instar de BNP Paribas ou Société Générale, d’un département aguerri aux acquisitions internationales. A cet égard, son principal succès, en Italie, est lié au fait que Cariparma était déjà une excellente banque. CASA doit donc, en interne, mieux s’organiser pour être capable d’effectuer une opération d’envergure dans un pays à fort potentiel. » Un premier pas ? Marc Oppenheim vient d’être nommé à la direction de la banque de détail à l’international, sous la responsabilité de Bruno de Laage, directeur général délégué de CASA.

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