Bruxelles snobe le plan Obama pour les banques

le 11/02/2010 L'AGEFI Hebdo

« Too big to fail », interdiction du « trading » pour compte propre : les banques européennes se disent peu concernées par les propositions Volcker.

A peine le président américain Barack Obama avait-il annoncé sa réforme du secteur bancaire que l’industrie européenne hissait les barricades. La taille et plus encore le modèle des banques européennes les prémuniraient contre toute tentation de transposer au continent les recettes élaborées par Paul Volcker pour la Maison-Blanche. Ni la limitation du champ d’activité des banques, ni la limitation de leur taille ne seraient concevables de ce côté-ci de l’Atlantique.

« La séparation du ‘trading’ pour compte propre n’est pas du tout un sujet en Europe. D’ailleurs, le ‘trading’ propriétaire est marginal » pour les banques européennes, a déclaré le patron d’UniCredit, Alessandro Profumo, à l’occasion du 50e anniversaire de la Fédération bancaire européenne (FBE) qu’il préside. Une appréciation contestable : les analystes de KBW estiment que cette activité représente encore 5 % des revenus des grandes banques européennes, mais qu’elle atteignait 10 % à 20 % avant la crise. La profession bancaire juge ensuite que le modèle de banque universelle sort au contraire renforcé de la crise et ne doit surtout pas être remis en cause. Elle estime enfin que le degré de concentration du marché ne justifie pas de limites de taille.

Agenda international

Cette ligne de défense devra évoluer, car le débat, fatalement, va prendre de l’ampleur dans les mois à venir. Barack Obama n’a pas respecté la règle implicite selon laquelle toute nouvelle initiative réglementaire doit voir le jour au sein du G20 ou du Forum de stabilité financière. Mais sauf à être abandonnée, la « Volcker Rule » finira par se retrouver sur l’agenda multilatéral. « A un moment ou à un autre, les Etats-Unis, avec toute la puissance de régulation qui est la leur, devront porter le sujet devant leurs partenaires internationaux », explique un diplomate. Rendez-vous est pris pour le G20 de juin, en Ontario.

Surtout, les régulateurs européens ne sont pas prêts à balayer le sujet du revers de la main. En octobre dernier, le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mervyn King a tenu des propos très clairs : « On voit difficilement comment l’existence d’institutions ‘too big to fail’ est compatible avec leur maintien dans le secteur privé. » Il recommandait de « séparer les fonctions qui sont par nature d’utilité publique de celles qui peuvent être laissées de façon sûre à la discipline du marché ».

Le président du Comité européen des régulateurs de valeurs mobilières (CESR) Eddy Wymeersch, invité de la FBE, a lui aussi critiqué le cavalier seul américain. Mais il a aussi admis la pertinence de la question soulevée par Washington et surtout la nécessité pour les Européens de prendre part au débat : « En pratique, les grandes banques américaines sont immunisées contre la faillite. Nous avons le même problème en Europe. ». Et d’ajouter que si le trading pour compte propre était finalement interdit aux Etats-Unis, il ne « mettrait pas 48 heures » à se retrouver de l’autre côté de l’Atlantique. « Si on s’oriente dans cette direction (celle de la réforme Obama, NDLR), il faut le faire de façon multilatérale », a-t-il ajouté.

Prudence de la Commission

A Bruxelles, on reste prudent, en attendant que le nouveau commissaire en charge des Services financiers, Michel Barnier, prenne ses fonctions prochainement. « Les remèdes structurels proposés par Washington ne sont pas dans la tradition de la régulation européenne », note toutefois un fonctionnaire. Karel Lannoo, directeur du think-tank CEPS, rappelle que l’Europe a pour l’instant fait d’autres choix pour limiter les risques. « Les exigences en capital ont déjà été multipliées par trois pour les actifs détenus dans le ‘trading book’ » via la réforme de la directive fonds propres, poursuit-il. La directive Marché d’instruments financiers (MIF) oblige théoriquement les banques à dresser une « muraille de Chine » entre leurs activités pour compte propre et les autres. A la Commission, on admet que cette disposition n’est guère contrôlée.

La taille des institutions européennes ne justifie pas non plus de plafonner leur bilan... sauf à ne la rapporter qu’à la taille des économies nationales, explique également l’économiste. « En Italie, je suis une grande banque, à l’échelle européenne, pas. Il faut faire à attention à ce que ce concept de ‘too big to fail’ ne pénalise pas les petits pays en leur interdisant d’avoir de grandes banques », met en garde le patron d’UniCredit. Les régulateurs peuvent-ils s’autoriser à mesurer les risques à l’échelle européenne tant que leurs gouvernements n’ont pas conçu entre eux un mécanisme de résolution des crises ? Leur réponse est pour l’instant clairement non.

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