BNP Paribas, une ambition intacte dans les pays de l’Est

le 07/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Alors que l’essentiel de ses positions se trouve en Ukraine, le groupe s’organise en Pologne.

D’autres réseaux seront bientôt cédés en Pologne, par KBC et ING notamment. Mais aujourd’hui, c’est Polbak EFG (328 points de vente) qui est mis sur le marché par le grec EFG Eurobank. Parmi les repreneurs potentiels, BNP Paribas est cette fois encore cité. Le groupe de la rue d’Antin vient de laisser filer Zachodni, la troisième banque du pays (512 agences), dans le giron de Santander : l’espagnol a mis 3 milliards d’euros sur la table, mais a la capacité de rentabiliser son investissement (lire l’entretien page 22). « Nous étions intéressés par Zachodni, confirme Camille Fohl, responsable Europe centrale et orientale au sein du pôle Europe Méditerranée de BNP Paribas. La Pologne offre un potentiel de développement intéressant mais, pour le prix, nous avons appliqué avec discipline nos critères d’acquisition habituels, selon le projet, les perspectives futures, le contexte de marché et de risque, etc. » Une règle immuable pour BNP Paribas.

« Santander est en train de créer une machine de guerre, juge Georges Pauget, président d’Economie, Finance et Stratégie. On peut dire qu’il paye cher son acquisition en Pologne, ou qu’il entre en bas de cycle sur un marché très dynamique et concurrentiel qui constitue un point d’entrée pour l’Europe de l’Est. » Au croisement de l’Europe et de la Russie, la Pologne, qui dégage 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la région, devrait terminer l’année avec 4 % de croissance en cas de rebond de l’investissement privé, a annoncé sa banque centrale. Or, aucun groupe bancaire français n’y tient de position de tête. Il y a une dizaine d’années, à l’image de Société Générale qui avait regardé le dossier Zachodni, la dernière privatisation du pays, les français avaient préféré passer la main à UniCredit, Commerzbank, ING, KBC ou Citigroup sur les établissements cédés par l’Etat.

Capitaliser sur l’existant

A la faveur de l’acquisition de Fortis, BNP Paribas s’est depuis renforcé en Pologne. « Nos activités bancaires sont issues de la fusion, l’été dernier, de Fortis Bank Polska et de Dominet Bank, un acteur du crédit à la consommation. Par ailleurs, BNP Paribas disposait déjà, en plus de sa succursale à Varsovie, des activités de Cardif, d’Arval (gestion de flottes automobiles NDLR) et de ‘leasing’ en Pologne. La nouvelle organisation offre maintenant au groupe une banque universelle qui totalise environ 5 milliards d’euros de bilan et une banque de financement et d’investissement (BFI) dédiée au ‘coverage’ des grandes entreprises industrielles et financières locales, explique Frédéric Amoudru, responsable pays en Pologne. L’intégration organisationnelle de ces deux entités nous permet de proposer aux entreprises locales et aux filiales des groupes internationaux la gamme complète de produits de financement, de flux, de couverture du risque de taux et de change. »

Camille Fohl se veut ferme : « Nous avons sur ces bases des ambitions de développement par croissance interne. » Toutefois, la part de marché de la banque universelle de BNP Paribas ne serait que de 2 % (le groupe ne donne pas de chiffre), alors qu’il en faut au moins 5 % pour compter dans ce pays de 40 millions d’habitants, selon les analystes. Après tout, à la condition qu’il trouve un réseau à un prix satisfaisant ses critères, BNP Paribas se laissera peut-être tenter par une acquisition…

Le contexte conduit tous les groupes français à adopter une posture raisonnable. « Plus le pays est mûr, plus il est difficile d’acquérir des parts de marché par croissance organique, rappelle Jean-Louis Mattei, directeur de la Banque Hors France Métropolitaine (BHFM) de Société Générale. Le plan Ambition 2015 a réaffirmé que la banque de détail à l’international était un pilier du groupe Société Générale, mais il faut être pragmatique. Nous sommes prêts à regarder certains dossiers, mais pas à conclure à n’importe quel prix. Nous sommes redevables d’un retour sur investissement d’au moins 10 %. »

En 2005, Société Générale a acquis un spécialiste du crédit à la consommation, Eurobank, lancé par Marius Lukas - qui avait fondé puis cédé Lukas Bank à Crédit Agricole SA (CASA) en 2004 ! « Nos opérations en Pologne demeurent profitables malgré le pic du coût du risque de fin 2008-début 2009, stabilisé, voire en décrue aujourd’hui, souligne Christian Jacques, directeur stratégie et développement de la banque de détail à l’international de CASA. Nous disposons d’une part de marché de 8 % dans le crédit à la consommation. Nous progressons aussi très bien dans le développement d’une banque de détail en nous appuyant sur le réseau de 450 agences de Lukas Bank qui couvrent l’ensemble du territoire. » En comparaison, Société Générale revendique 478 points de vente et BNP Paribas 233 (auxquels s’ajoutent huit centres d’affaires). CASA et ce dernier ont par ailleurs en commun la volonté de développer la clientèle des grandes et moyennes entreprises non servies par la BFI. Pour cela, CASA peut s’appuyer sur CA Leasing (crédit-bail), qui revendique 15 % de part de marché. Un pilote d’agence dédiée est prévu fin 2010-début 2011. Société Générale est aussi présent en Pologne avec sa BFI et SG Equipment Finance (financement de biens d’équipements). Outre le crédit à la consommation, sa filiale Eurobank propose un peu de crédit immobilier et des comptes à terme aux Polonais, mais sans projet de devenir aujourd’hui une banque universelle. Les efforts de Société Générale sont concentrés sur la Russie (L’Agefi Hebdo du 4 mars 2010).

BNP Paribas n’est pas seule à faire ainsi le dos rond. Tous les groupes français tiennent leurs positions là où elles sont déjà les plus fortes. Il en est ainsi pour CASA en Ukraine et en Serbie. « Ces banques sont de taille modeste, relève Christian Jacques. Mais il est à noter que leur résultat opérationnel se redresse rapidement. » Bien sûr, l’enjeu est plus important en Ukraine, avec ses 45 millions d’habitants, qu’en Serbie (7 millions). Or, il s’agit d’un pays qui dispute à l’Arménie (lire l’encadré ci-dessous) et aux Etats baltes la palme du pire de la crise, à laquelle s’ajoute le risque politique. Cela n’empêche pourtant pas Crédit Agricole d’y développer une activité de BFI notamment dans l’« agrobusiness », ni BNP Paribas, qui dispose de 10.000 collaborateurs sur place, de continuer à y fonder des espoirs.

Ajuster les dispositifs

« L’Ukraine a connu une contraction de 15 % de son PIB en 2009, couplée à une très forte dépréciation de sa monnaie, alors que la Pologne a toujours conservé une croissance positive, rappelle Camille Fohl. Cela s’est traduit par une augmentation du coût du risque telle que nos résultats étaient négatifs l’an dernier en Ukraine. Mais nous nous attendons pour 2010 à une croissance modérée du PIB : 5 % selon les économistes. Notre coût du risque évolue positivement sur cette toile de fonds économique récente, mais nous restons prudents. » BNP Paribas poursuit donc ses activités auprès des clients particuliers - plus spécifiquement le crédit à la consommation -, des groupes internationaux et des entreprises ukrainiennes intéressées par son offre. Mais « la banque, qui doit créer de la valeur ajoutée dans l’économie, doit également ajuster en continu son dispositif », admet Camille Fohl. En Ukraine, son réseau compte maintenant 700 agences (dont 640 « principales »), contre 1.000 environ auparavant.

Les pays de l’Est ne constituent plus l’eldorado d’avant-crise. S’ils ont fourni aux banques françaises un relais de croissance appréciable, l’importance des provisions pour créances douteuses, du coût de financement et de la dépréciation de certaines devises a depuis pesé sur leur rentabilité et leur base de capital. Dès lors, même si de nouvelles occasions de croissance externe vont se présenter dans la région, leur prudence est accrue. « Il nous faudra encore voir en 2011 comment les économies de la région digèrent et réagissent à l’impact de la récente crise mondiale. Les ajustements bancaires sont à interpréter avec flexibilité », juge Camille Fohl. Une « flexibilité » qui pourrait, le cas échéant, justifier une éventuelle acquisition…

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