DOSSIER Contrôle des risques

Les banques repensent leurs dispositifs

le 06/05/2010 L'AGEFI Hebdo

Outre la liquidité et les contreparties, les nouvelles méthodes tiennent compte de la stratégie.

Dans les banques, les directions des risques n’hésitent plus à se montrer iconoclastes. La crise a balayé bon nombre de leurs postulats passés et, à peine mis en œuvre, Bâle II fait place à des chantiers sans précédent, à la mesure des failles qui se sont révélées dans les dispositifs de risques.

Ainsi, le traitement du risque de liquidité qui avait été différé figure à présent parmi les priorités, un virage imposé par la chute de plusieurs établissements en butte à un mur de refinancement. Soumises désormais à un ratio Ressources/Emplois de plus de 100 % et n’intégrant plus les fonds propres, les banques devront produire plusieurs indicateurs à différents horizons, de sept jours à un an. Ouverts depuis deux ans, les travaux doivent déboucher sur une application au 30 juin prochain. « Ils mobilisent de nombreuses ressources pour mettre à niveau les systèmes d’information des banques. D’autant que, comme pour le ratio de solvabilité, les grands établissements vont utiliser une méthode dite d’approche avancée, qui devrait être applicable en 2011, avance Valérie Texier, associée chez OTC Conseil. Plutôt traitée au sein des directions financières et du contrôle réglementaire, la question doit en même temps l'être de façon cohérente avec les activités de la gestion des risques. »

Puissance de calcul

Autre sujet de révision urgente, les risques de marché ont donné lieu à des chutes de valorisations dépassant toutes les attentes. Défaillants, les modèles sont revisités, notamment l’outil clé qu’était sensée représenter la VAR (Value-at-Risk). « Trop d’importance a été donnée à la VAR, qui n’a pas fonctionné dans la mesure où les hypothèses sous-jacentes n’ont pas tenu, estime Jean-Baptiste Bellon, analyste financier chez First Finance. Elles ont subi l’assaut d’une volatilité inédite et les associations de risques se sont déformées dans un contexte de crise. Pour en tirer les conséquences, le comité de Bâle prévoit l’accroissement des besoins en fonds propres au titre des risques de marché en soumettant la VAR à des 'stress tests' (tests de résistance, NDLR) plus intenses. La mise en place des nouvelles règles se fera début 2011. »

Autre inconvénient de la VAR, elle ne prenait pas en compte le risque de contrepartie, l’hypothèse d’une mise en péril rapide d’une banque telle que Lehman Brothers n’ayant jamais été envisagée. Résultat, depuis le début de la crise, les banques s’attaquent à cette question, l'échéance de plusieurs semaines qui leur a été nécessaire pour obtenir des informations détaillées et à jour sur leurs contreparties révélant l’ampleur de la tâche. « Traiter d’un point de vue informatique des positions ouvertes qui se comptent en centaines de milliers d’opérations afin d’avoir une mesure rapide, fiable et réaliste de l’ensemble des risques requiert une puissance de calcul phénoménale, observe Bruno Cassiani-Ingoni, responsable du pôle ALM et gestion des risques chez First-Finance. Seules les plus grandes banques avaient pu réaliser les investissements nécessaires mais le plus souvent, au cœur de la crise, obtenir une vision explicite du risque de contrepartie demandait plusieurs jours, voire plusieurs semaines, alors que les entreprises et les établissements financiers n’avaient jamais été aussi vulnérables. Toute l’industrie s’est mobilisée pour parvenir à piloter ce risque dans des délais acceptables et, dans l’idéal, le piloter en temps réel. » Objectif ultime, disposer d’une vision complète et intégrée de leurs engagements sur les contreparties afin de gérer au mieux les enveloppes de fonds propres.

Autre exigence, intégrer dans le prix d'un produit le coût d'un éventuel défaut de la contrepartie avec la CVA (credit valuation adjustment). « Il s’agit d’améliorer l’évaluation des pertes dues à l'évolution du 'mark-to-market' jusqu’à l’échéance des produits, notamment des produits dérivés, explique Bruno Cassiani-Ingoni. Des éléments à combiner à ceux sur la vision à terme de la qualité de crédit des contreparties, ce pour quoi les banques étaient mal armées. Le Comité de Bâle vient de recommander d’intégrer la mesure de cet ajustement dans le calcul des fonds propres réglementaires, et la surcharge pourrait s’élever à 70 milliards d’euros. »

De fait, la surveillance plus stricte des activités sur dérivés tire les conséquences de règles prudentielles qui se sont révélées laxistes. « La chute de Lehman Brothers a fait découvrir que de nombreux contrats OTC ('over the counter', NDLR) étaient peu bordés avec, globalement, un défaut de contrôle du risque de contrepartie, relate Ravi-François Thillier, associé chez AT Kearney. Depuis la chute de Lehman, toutes les banques se sont employées à effectuer des revues de portefeuilles approfondies. Sur le hors bilan (lire l'encadré ci-dessous, NDLR), les obligations de constituer des appels de marge vont être renforcées. Toute la réglementation en vue sur la compensation des dérivés va également dans le sens d’une réduction du risque de contrepartie. »

Changement culturel

En pratique, pour faire face à l’ampleur des chantiers, les banques ont renforcé leurs équipes. « Elles ont tendance à faire appel à des conseils extérieurs, surtout s’il s’agit de problématiques de place où les coûts peuvent être mutualisés, comme dans le cas de la mise en conformité des banques par rapport à la régulation IRC (Incremental Default Risk Charge, sur les risques de marché associés à ceux de liquidité et de concentration, NDLR) qui doit être mise en œuvre à fin décembre », expose Farzine Fazel, senior partner chez Capco.

Au-delà des impératifs réglementaires, les établissements repensent leur dispositif global de surveillance, d'abord en accroissant le pouvoir des contrôleurs de risques ainsi que leur proximité avec les responsables des métiers. « Les responsables des risques qui avaient tiré la sonnette d’alarme avant la crise ont été remerciés, comme celui d’IKB, la directrice des risques de Lehman Brothers ayant pour sa part été rétrogradée après avoir contesté l’appétit excessif de la firme pour le risque, rappelle Jean-Baptiste Bellon. Chez UBS , le patron des risques de Dillon Read Capital Management n’avait même jamais été nommé. » En même temps, la volonté est d’étendre la culture de risque à l’ensemble de la structure. « Les directions financières et celles des risques sont aujourd’hui davantage impliquées dans la gestion des affaires, note Bruno Cassiani-Ingoni. Les banques veulent généraliser la formation sur la culture du risque aux non-spécialistes : la nécessité d’une meilleure vision transversale s’impose. »

Mais ce sont les directions générales qui sont évidemment concernées en premier lieu et doivent se réapproprier la gestion des risques. De fait, la complexité des problématiques de risques est telle à présent qu’elle influence toute la stratégie de la banque. « Envisager toute la gestion du risque d’un produit et comprendre ses impacts n’est parfois pas compatible avec la durée de vie du produit, estime Farzine Fazel. Certains établissements réfléchissent en conséquence à cesser leurs activités sur les produits complexes. » La plupart des banques doivent tout au moins privilégier davantage une vue d’ensemble des risques, voire des biais introduits par le nouvel arsenal réglementaire. « Le décalage entre la vitesse de mise en œuvre des réglementations et celle des marchés représente en soi le risque de préparer le terrain pour de nouvelles distorsions », prévient Farzine Fazel. De fait, nombre de critiques s’élèvent à présent pour dire que la sophistication réglementaire conduit peu ou prou à déresponsabiliser les acteurs, comme le passé vient de le montrer. « La crise a permis de découvrir que 50 % du bilan d’une banque pouvait ne représenter que 5 % des risques des actifs pondérés et du besoin en fonds propres ! », retrace par exemple Jean-Baptiste Bellon. Autre exemple, alors que la diversification des risques était vue comme une solution de contrôle des risques, par exemple avec la titrisation, l’histoire a montré que le mimétisme des acteurs conduisait en fait à cumuler les risques.

Face aux tenants d’une approche Bâle III pour corriger les insuffisances de Bâle II, une autre école de pensée s’élève ainsi et critique un système dans lequel les banques ont intérêt à améliorer leur modèle pour réduire le capital utilisé et augmenter leur rentabilité. Les tenants de cette ligne préconisent plutôt d’en revenir à Bâle I, où la régulation intervenait indépendamment des modèles de gestion des risques des banques…

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