Les banques italiennes victimes de leur gouvernance

le 14/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Le changement de patron chez UniCredit pointe du doigt l’emprise des fondations sur le système.

Le président d’UniCredit, Dieter Rampl, l’a affirmé haut et fort : « Je lutte pour l’indépendance et l’internationalisation de cette banque. » Une précision sans doute nécessaire alors que Federico Ghizzoni vient d’être nommé à sa tête, remplaçant Alessandro Profumo - en poste depuis quinze ans. Son président a voulu balayer l’hypothèse d’éventuelles intrusions politiques dans la gestion d’UniCredit, sans toutefois expliquer les raisons qui ont motivé le départ précipité d’Alessandro Profumo.

Autonomie excessive de ce dernier, craintes pour la réorganisation des activités italiennes, résultats semestriels en dessous des attentes, inquiétude quant à la montée des investisseurs libyens (la Banque d’Italie attend toujours une réponse : UniCredit plafonnant son droit de vote à 5 %, elle veut comprendre si la banque centrale libyenne, avec 4,98 % de capital, et la Libyan Investment Authority, avec 2,59 %, représentent un ensemble unique)... Quelles que soient les raisons qui ont poussé à cette rupture, de nombreux observateurs l’ont fustigée, Alessandro Profumo ayant transformé UniCredit en un colosse présent dans 22 pays d’Europe. « Il a toujours défendu l’indépendance du management. Il s’est trouvé en difficulté dès lors qu’il y a eu tentative d’un retour au contrôle politique sur la banque, estime Giuseppe Galli, secrétaire général du syndicat Fiba Cisl. Il y a eu le même type de tentative de forte interférence sur la gouvernance d’Intesa Sanpaolo, l’autre champion bancaire italien, de la part des fondations bancaires lors du renouvellement du conseil d’administration au printemps. Mais dans ce cas, un juste équilibre a pu être trouvé. »

Néfaste expansion

« Cet épisode a d’autant plus préoccupé les marchés qu’UniCredit était considérée comme la banque la plus indépendante, confirme un analyste. Alors que dans les autres grandes banques européennes, les changements au sommet se déroulent dans la transparence et sans traumatisme, une fois de plus, en Italie, cela s’est terminé en comédie. » Un peu comme le feuilleton qui a accompagné l’arrivée du banquier Cesare Geronzi comme président des assurances Generali, en avril dernier, à la place d’Antoine Bernheim (L’Agefi Hebdo du 29 avril 2010). « Alessandro Profumo a payé avant tout la forte expansion qu’il a imposée à UniCredit depuis 2005, en particulier l’acquisition néfaste de HVB, se montrant totalement incapable d’achever l’intégration du groupe », souligne un autre analyste, qui reconnaît toutefois les grands progrès effectués par la banque en matière de gouvernance. « Alessandro Profumo avait nommé quatre vice-directeurs généraux, qui parlaient régulièrement avec les analystes, rappelle-t-il. Alors que nous connaissons les directeurs financiers de toutes les autres banques européennes, cela n’a jamais été le cas en Italie. Il y a toujours une hégémonie autour du patron. Chez Intesa Sanpaolo, par exemple, en dehors de l’administrateur délégué Corrado Passera, il n’y a personne. Et il n’a pas de successeur. »

En panne de croissance, UniCredit a enregistré un net ralentissement de son activité en Italie. En 2009, le dividende a été payé en titres. Le groupe a par ailleurs réalisé deux recapitalisations pour 7 milliards d’euros, généreusement soutenues par les fondations bancaires - ses actionnaires historiques -, telles Cariverona, CRT, Carimonte et Cassamarca, qui détiennent à elles quatre près de 12 % du capital. De quoi alimenter leur mécontentement. « UniCredit a subi de multiples transformations, au moins une tous les deux ans, décrypte l’économiste Umberto Filotto. Et en treize ans, les fondations n’ont jamais rien eu à redire. Elles se sont souvent même mieux comportées que les actionnaires privés. Mais faute de dividendes, elles ont fini par s’énerver. » Restées proches des banques quand les marchés fuyaient, leur patrimoine de près de 49 milliards d’euros est encore investi pour un tiers dans les établissements bancaires.

« Il faut arrêter de criminaliser les fondations, renchérit une analyste milanaise. Elles sont intéressées comme le marché par les profits et des dividendes. Or, UniCredit les a fortement sollicitées. Chez Intesa Sanpaolo, en revanche, elles n’ont pas été autant pressées. Corrado Passera a toujours cherché le compromis avec les fondations, ce qui, au final, a favorisé la stabilité de la banque. » Selon cette analyste, les fondations ne sont d’ailleurs pas sorties forcément gagnantes dans « l’affaire Profumo », dont la sortie semble avoir surtout bénéficié au président Rampl. « Federico Ghizzoni n’était pas leur candidat préféré, mais seulement leur troisième choix », indique-t-elle. Jusqu’à présent directeur général en charge de l’Europe centrale et orientale, celui-ci a répété que le management devait rester indépendant, mais les difficultés apparues avec la mise en place d’une nouvelle équipe de direction témoignent des tensions internes qui subsistent encore entre les actionnaires. Or, le 1er novembre, doit débuter le grand projet de banque unique, comportant la fusion de toutes les banques et activités qu’UniCredit contrôle en Italie. Cette réorganisation territoriale, focalisée sur les ménages et les PME, qui prévoit 4.700 licenciements, a aussi été confirmée par Federico Ghizzoni.

Des revenus Tier one assez faibles

Le contexte n’est pas des plus favorables pour UniCredit. Tout comme pour les autres banques italiennes. Certes, après avoir distribué pendant vingt ans de copieux dividendes, elles ont réussi à traverser la crise sans avoir enregistré de faillites, ni tomber entre des mains publiques, tandis que seuls quatre instituts bancaires ont fait appel aux aides de l’Etat : MPS pour un montant de 1,9 milliard d’euros, Banco Popolare (1,45 milliard), Popolare di Milano (500 millions) et Credito Valtellinese (200 millions). « A part UniCredit, qui est d’envergure internationale, et Intesa Sanpaolo, qui compte quelques implantations à l’étranger, le système bancaire italien est assez traditionnel et orienté vers le marché domestique, note Christian Scarafia, directeur senior à la division Institutions financières de l’agence de notation Fitch Ratings en Italie. Cela lui a permis de limiter l’impact immédiat de la crise. Les titres hybrides ont notamment un poids inférieur dans la composition des fonds propres des banques italiennes. »

Mais après la consolidation récente du système, occasionnée par différentes opérations de fusions, leurs ratios Tier one étaient devenus assez faibles. « Les cinq plus grandes banques (UniCredit, Intesa Sanpaolo, Banca Monte dei Paschi di Siena, Banco Popolare, Unione di Banche Italiane - UBI Banca) ont pu renforcer leurs ratios de solvabilité, poursuit-il. Mais les conditions restent difficiles, surtout dans la conjoncture actuelle, avec un coût du crédit, qui reste très élevé ainsi que des revenus et une rentabilité sous pression. C’est le cas en particulier pour les banques qui doivent encore gérer leur intégration comme Banco Popolare issue de la fusion de plusieurs banques populaires, qui a acquis Italease en 2009, ou celles qui doivent restructurer des acquisitions comme MPS avec Antonveneta. »

La période des vaches grasses semble bel et bien révolue. Confrontées aux nouvelles normes de solvabilité de Bâle III, les banques auront besoin de plus de capital, tout en engrangeant moins de bénéfices. « Il va y avoir une situation de tension, où les actionnaires des banques, notamment les fondations, devront savoir si elles souhaitent se contenter de ce genre de participations moins rentables ou diversifier leurs investissements, conclut Donato Masciandaro, professeur à l’université milanaise Bocconi. UniCredit n’est en fait que le premier cas du genre… »

A lire aussi