BANQUES EUROPEENNES Bruxelles à la manœuvre

le 19/11/2009 L'AGEFI Hebdo

Les restructurations imposées aux banques aidées ne bouleverseront pas nécessairement la hiérarchie des acteurs.

Un an après l’autorisation par la Commission européenne des aides d’Etats au secteur financier, le dossier est loin d’être refermé. Lloyds Banking Group et Royal Bank of Scotland (RBS) vont encore recevoir 31 milliards de livres (35 milliards d’euros) en plus des 37 milliards de livres qu’elles ont déjà perçus, tandis qu’au Benelux ou encore en Allemagne (lire l’encadré page 14), la plupart des banques ne sont pas encore prêtes à rembourser les aides publiques ou à se passer des programmes de garantie d’actifs. Mais les contreparties ne se font pas attendre, Bruxelles entendant bien tordre le cou aux distorsions de concurrence induites par ces plans de soutien (lire l’entretien).

A elles seules, RBS et Lloyds concentrent en effet plus de 37 % du marché du crédit immobilier (voir le tableau ci-contre). Aux Pays-Bas, ING et ABN Amro, elles aussi secourues par l’Etat, restent les numéros deux et trois de la banque de détail, tout comme KBC et Dexia en Belgique. Pour l’exécutif européen, les aides publiques ont pu artificiellement conforter la place de ces établissements sur leur marché domestique, mais aussi à l’étranger. Afin de rétablir la concurrence, Bruxelles a donc imposé une réduction drastique de leur bilan (voir le graphique).

Le cas des banques anglaises donne à voir tout l’éventail des arrangements négociés avec la Commission européenne. Pour le spécialiste du crédit Northern Rock, l’exécutif européen a approuvé le principe d’une scission en deux : une structure de défaisance, ou bad bank, et une banque saine. Avec quelques limites cependant : la good bank s’est engagée à limiter le montant de ses dépôts de détail à moins de 20 milliards de livres jusqu’à fin 2011 et le volume de ses nouveaux prêts à 4 milliards de livres en 2009, 9 milliards en 2010 et 8 milliards en 2011. De quoi permettre au gouvernement britannique de se concentrer sur la vente de ces opérations assainies. De son côté, Lloyds va devoir se séparer de 600 de ses agences, dont celles de Lloyds TSB Scotland, et de Cheltenham & Gloucester, spécialisé dans le crédit immobilier. L’établissement va aussi céder sa banque en ligne Intelligent Finance et sa marque TSB. Au total, ces cessions représentent 4,6 % du marché des comptes courants outre-Manche et 19 % du portefeuille de prêts de Lloyds.

Cessions en série au Royaume-Uni

Mais c’est sans doute RBS qui doit payer le plus lourd tribut. La banque britannique devra se délester sur quatre ans d’agences implantées en Angleterre et au Pays de Galles et d’une partie de ses points de vente Natwest en Ecosse. Elle sera également contrainte de vendre Global Merchant Services, ses services dans les moyens de paiement, et sortira aussi de la coentreprise RBS Sempra Commodities, spécialisée dans le trading de matières premières. Surtout, elle va devoir se séparer de ses activités d’assurance - RBS Insurance - qui recouvrent les marques Direct Line, Churchill et Privilege et qui lui permettent de revendiquer la place de numéro deux de l’assurance dommages outre-Manche. Envisagée, une introduction en Bourse pourrait avoir beaucoup de succès auprès des investisseurs. Certains observateurs font néanmoins remarquer que RBS va perdre l’un de ses principaux fleurons : « La cession de RBS Insurance va amoindrir la valeur du groupe en tant qu’établissement bancaire diversifié », estime un analyste equity londonien. Au total, ce redimensionnement de la banque va réduire sa part de marché de 2 % dans la banque de détail et de 5 % auprès des entreprises. Les activités à céder représentent 318 agences et 20 milliards de livres d’actifs.

Au Benelux, le couperet de la Commission est tombé fin octobre pour ING. Le groupe, recapitalisé à hauteur de 10 milliards d’euros par le gouvernement néerlandais, a présenté un plan prévoyant sa scission en deux et l’abandon, d’ici à 2013, de ses activités d’assurance. Ces dernières sont estimées à 12,2 milliards d’euros, soit davantage que le solde de l’aide d’Etat qu’ING remboursera partiellement en janvier prochain, grâce à l’augmentation de capital de 7,5 milliards d’euros qu’elle prépare. « Dans la mesure où les liens entre la banque et l’assurance étaient limités chez ING, cette scission ne remet pas en cause la pérennité des activités de banque de détail, qui ne dépendent pas de l’assurance , relativise Alain Branchey, senior director chez Fitch Ratings. Les parts de marché d’ING dans l’épargne seront seulement ramenées de 18,4 % à 18,1 %. » Cependant, « ING ne va plus pouvoir disposer du double levier qui lui permettait d’utiliser deux fois une partie des fonds propres du groupe, rappelle Jean Sassus, analyste chez Raymond James. La banque devra pourvoir seule à ses besoins de fonds propres ». En outre, les cessions périphériques déjà engagées par ING, telles que la vente de ses activités de banques privée, n’ont pas été jugées suffisantes. Elle va donc devoir aussi se désengager du crédit à la consommation, de la gestion d’actifs et de sa banque en ligne ING Direct USA.

Le plan de recentrage du belge KBC, secouru à trois reprises par les pouvoirs publics, devait être validé par la Commission européenne le 19 novembre, selon Reuters. Ce plan préserverait son modèle de bancassureur en Belgique et en Europe de l’Est, tout en imposant une réduction du bilan d’un quart ou d’un tiers seulement. Selon la presse belge, KBC pourrait notamment diminuer ses activités de banque d’investissement, vendre KBL European Private Bankers (présent en France), sa filiale belge d’assurance Fidea, son activité belge de banque de détail Centea, et introduire en Bourse 40 % de ses filiales tchèque et hongroise.

Dexia campe sur ses positions

Du côté de Dexia en revanche, les discussions avec Bruxelles traînent en longueur, mais les dirigeants de la banque franco-belge affichent leur confiance… et le soutien de leurs actionnaires. « Contrairement à KBC, Dexia était déjà dans le giron de l’Etat via ses actionnaires historiques, les régions belges et la Caisse des dépôts, rappelle Alain Branchey. Reste à savoir si ce soutien politique pourra être bénéfique dans le cadre de ses négociations avec la Commission. »

La banque estime déjà à 30 % la réduction de son bilan après la vente de son rehausseur de crédit FSA et de lignes de son portefeuille obligataire, la nationalisation de sa filiale autrichienne, l’arrêt du financement des collectivités locales dans une dizaine de pays et la cession, en cours, de ses 20 % du Crédit du Nord à Société Générale. Ces mesures équivalent même à une baisse de 55 % du risque de crédit, selon Pierre Mariani, l’administrateur délégué de Dexia. Pour le moment, la banque ne semble pas prête à d’autres concessions, hormis peut-être la cession de sa branche française d’assurance vie en attente de repreneur. Mais « Dexia a encore besoin du soutien des Etats pour fonctionner alors que d’autres banques en difficulté commencent à s’en passer », explique Jean Sassus.

Toutefois, le renforcement de la concurrence tant souhaité par Bruxelles est encore loin d’être évident. Au Royaume-Uni, la restructuration imposée aux banques britanniques va ainsi se traduire par la création de trois nouvelles banques de détail qui vont devoir se partager 10 % de ce segment. Le Trésor britannique a d’ores et déjà prévenu que l’ensemble des établissements financiers ne pourront pas se porter candidats : « Afin d’assurer que ces cessions favorisent la diversité et la concurrence sur le marché bancaire britannique, les actifs ne pourront être vendus qu’à de petits ou de nouveaux acteurs sur le marché. » HSBC a déploré l’absence possible de « level playing field » dans cette compétition, autrement dit un environnement dans lequel toutes les entreprises suivent les mêmes règles. Pour autant, l’initiative a le mérite de favoriser l’arrivée ou le renforcement d’acteurs alternatifs, à l’image du numéro un des supermarchés britanniques Tesco, déjà présent sur ce marché et souvent évoqué par la presse britannique, et du groupe Virgin, qui prévoit de lancer sa banque outre-Manche début 2010. Hormis ces deux acteurs, les analystes financiers évoquent la possibilité d’une offensive de quelques établissements étrangers : « National Australia Bank, déjà présent au travers de l’écossaise Clydesdale Bank et de Yorkshire Bank, pourrait tout à fait décider de s’étendre », estime Keith Bowman, analyste equity chez Hargreaves Lansdown. D’autres observateurs soulignent la pertinence d’une offensive de l’espagnol BBVA sur le marché britannique : « BBVA a toujours suivi les traces de Santander, estime Chris White, gérant analyste chez Threadneedle. Et il est tout à fait envisageable que cette banque veuille racheter par exemple les opérations de Williams & Glyn à RBS, dans la mesure où ses activités en ‘corporate banking’ ne sont pas significatives. »

Hiérarchie préservée au Benelux

Quelques véhicules financiers pourraient aussi se joindre au processus : Sandy Chen, l’ex-analyste vedette de la banque Gordon Panmure, ambitionne de lever 100 millions de livres sur l’Alternative Investment Market de Londres afin de créer un établissement bancaire axé sur les dépôts. Mais quels que soient les acheteurs éventuels, la recomposition du paysage de la banque britannique n’est pas pour demain : « Alors qu’au début de la décennie, de nombreux établissements financiers britanniques, et en particulier les plus petits à l’image de Northern Rock, étaient parvenus à grossir très vite en raison de leur adossement aux marchés de gros, les conditions sont aujourd’hui très différentes et construire une banque de dépôt risque de prendre beaucoup plus de temps », conclut Chris White.

En Belgique et aux Pays-Bas, où 80 % de la banque de détail est concentré, selon Fitch Ratings, entre les mains des cinq plus gros acteurs, les restructurations voulues par la Commission européenne pourraient également ne pas avoir les effets escomptés. « J’ai l’impression que Bruxelles ne veut pas mettre les banques en péril, c’est pourquoi les trois premières banques des deux pays vont conserver peu ou prou leurs positions, explique Alain Branchey. Compte tenu des faibles parts de marché qui vont être redistribuées et de l’étroitesse de la demande domestique, il sera très difficile pour de nouveaux entrants de s’imposer. » Pour autant, « la concurrence entre banques va être régulée, plusieurs d’entre elles devant rester quelque temps encore sous le contrôle au moins partiel des Etats et de la Commission », estime Jean Sassus. Ainsi, ING a interdiction de peser sur les prix en Europe : elle ne peut apparaître parmi les trois acteurs les mieux-disants quand sa part de marché est supérieure à 5 %.

Le marché néerlandais de l’assurance devrait en revanche être reconfiguré car ING est le premier acteur du pays. Axa, Aviva, l’espagnol Mapfre et le polonais PZU seraient intéressés par le rachat de tout ou partie de son activité, mais la banque privilégie pour le moment une cotation.

En Belgique, Fortis est resté le numéro un de la banque de détail du marché grâce à son rachat par BNP Paribas. Sur les dossiers KBC et Dexia, les candidats ne se bousculent pas encore. Pour le moment, Société Générale et Julius Baer - qui a déjà racheté le banque privée suisse d’ING - sont cités pour la reprise du réseau européen de banque privée de KBC. Le big-bang viendra peut-être du côté de Dexia. Inquiète de la dépendance du groupe aux marchés et aux garanties publiques pour son refinancement, Bruxelles envisagerait selon le Wall Street Journal, une séparation de Dexia Crédit Local, la branche française de financement des collectivités. Verdict, au mieux, d’ici à la fin de l’année.

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