Les banques espagnoles en route vers la consolidation

le 10/06/2010 L'AGEFI Hebdo

L’accord entre gouvernement et opposition et les options de fusions retenues débloquent la réforme du secteur financier.

Soupirs de soulagement au siège madrilène de la Banque d’Espagne (BDE). Après des mois passés à prêcher dans le désert la nécessité de consolider le système financier en faisant disparaître au moins un tiers des 45 caisses d’épargne sans que rien, ou presque, ne bouge, le mécanisme vient enfin de se mettre en marche, avec vigueur. En tout, onze fusions sont aujourd’hui lancées, impliquant 35 caisses. Début mai, le régulateur a finalement reçu le puissant soutien public du gouvernement central et de l’opposition qui, dans un moment rare de consensus, ont annoncé vouloir « faciliter le processus » de fusion et réformer, d’ici à la fin de l’été, « la législation sur les caisses d’épargne ». Peu après, la BDE a frappé un grand coup en proposant de nouvelles normes de provisionnement qui ont finalement précipité l’effet domino actuel.

Restaurer la confiance

Ces normes impliquent notamment pour les banques de couvrir l’intégralité des créances douteuses dans un délai d’un an, contre 24 à 72 mois jusqu’ici, et l’obligation de provisionner à hauteur de 30 % les actifs immobiliers détenus dans leurs bilans depuis deux ans. Le secteur immobilier doit 300 milliards d’euros à celui de la finance pour moitié environ représenté par les caisses. Leur taux de créances douteuses atteignait 5,35 % en mars dernier, un niveau similaire à celui des banques. Alors que certaines caisses - La Caixa, les basques et cantabres - affichent de solides comptes de résultat, les dirigeants des plus fragiles ont rapidement fait le calcul : certaines pourraient plonger dans le rouge avec les nouvelles normes. Ils semblent avoir finalement accepté de se lancer dans la ronde des fusions qu’ils freinaient jusque-là.

Pour Pepa Mori, analyste chez Moody’s, ces nouvelles mesures ont aussi le mérite de « restaurer la confiance dans le système financier espagnol plus rapidement » : « C’est le passage le plus manifeste d’une précédente stratégie implicite consistant à autoriser les banques à ‘trouver le chemin’ de la sortie de crise vers une pression renforcée pour qu’elles se recapitalisent. » Les besoin de capitaux sont d’autant plus criants que les caisses ont subi une saignée de 5 milliards d’euros par mois en moyenne entre janvier et avril, provoquée par la « guerre des dépôts » que se livrent les grandes banques et caisses en meilleure position.

Résultat ? La ruée sur le « Frob », le Fonds de restructuration du secteur financier, lancé il y a un an et pouvant s’élever jusqu’à 99 milliards d’euros, qui était encore pratiquement intact début mai, alors qu’il expire le 30 juin prochain. Une manne d’autant plus alléchante, malgré son taux élevé (7,75 %), que les caisses, comme les banques, ne parviennent pas à s’approvisionner en capitaux sur les marchés internationaux et qu’elles ne peuvent pas se refinancer à travers une augmentation de capital selon leurs statuts actuels.

La pression internationale sur l’Espagne, accrue depuis l’explosion de la crise grecque, a contribué à intensifier la consolidation. « L’accélération des fusions a été en partie précipitée par les développements du marché ces derniers mois, observe Giada Giani, analyste chez Citigroup à Londres. L’augmentation du risque sur la dette souveraine est l’une des principales raisons qui a mené le gouvernement et l’opposition à se mettre d’accord sur la nécessité de se débarrasser des problèmes politiques qui représentaient le principal obstacle à la consolidation. »

Une mainmise politique qui a parfois mené à des stratégies de financement très risquées. Quelques jours seulement avant de modifier les normes de provisionnement, la BDE s’est saisie de Cajasur, une petite caisse dirigée par l’Eglise de Cordoue. Son conseil d’administration, dirigé par un prêtre, venait de refuser de fusionner avec Unicaja, une autre caisse andalouse proche des socialistes, comme le lui conseillait le régulateur et le gouvernement régional. Elle affichait 596 millions de pertes et un ratio Tier one d’à peine 1,9 % fin 2009 à cause, notamment, de sa forte exposition au secteur du bâtiment local. Selon certains journaux espagnols, ses dirigeants refusaient de s’allier avec « les rouges ». Malgré son faible poids (0,6 % des actifs du secteur financier), sa mise sous tutelle avait encore accentué l’inquiétude planant autour de l’Espagne sur les marchés. Les techniciens du Frob affirment aujourd’hui qu’elle dispose « de la solvabilité suffisante » pour « continuer une activité normale ». L’intervention de la BDE sur Cajasur a illustré sa volonté d’agir plus durement que lors de la saisie de Caja-Castilla-La Mancha, en mars 2009, avec notamment la destitution fulgurante de tous les responsables qui devront répondre de leur gestion. Un avertissement fort pour les autres administrations encore réticentes à fusionner.

Compte tenu de l’influence des responsables politiques régionaux et locaux, la consolidation n’aurait pu être mise en œuvre aussi amplement sans l’introduction d’un instrument novateur : le SIP, système institutionnel de protection, qui permet aux caisses d’opérer des « fusions froides » en mutualisant dans une banque leurs capitaux et la gestion du risque tout en maintenant chacune leur gouvernance et leur marque. Un élément essentiel pour permettre les fusions inter-régionales, souvent plus riches en synergies et chaudement désirées par la BDE.

Inquiétude

Cinq « nœuds » de fusions sont ainsi en route aujourd’hui (voir le tableau page 18). Pour mener à bout la plus importante, annoncée fin mai, la deuxième caisse du pays, Caja Madrid, aurait réclamé au Frob 3 milliards d’euros, selon les médias espagnols. L’absence de précédents sur ce type d’instruments en Espagne et le cadre plutôt large qu’il offre aux caisses inquiètent néanmoins certains observateurs qui craignent qu’elles n’en profitent pour éviter les économies d’échelle les plus douloureuses pourtant exigées par la BDE. « C’est une solution a minima, souligne Philippe Sabuco, économiste chez BFI, BNP Paribas. Elle permet de créer une nouvelle entité capable de faire face aux difficultés rencontrées par l’établissement le plus fragile, notamment en termes de refinancement. Pour autant, l’un des objectifs principaux d’une fusion est d’améliorer le coefficient d’exploitation de la nouvelle entité grâce à des économies d’échelle. Or, si la banque conserve son identité propre et ses agences, certaines économies d’échelle ne pourront être réalisées. » Une nouvelle vague de « véritables » fusions consolidant plus avant ces nouvelles structures pourrait d’ailleurs suivre ces SIP d’ici deux ou trois ans, augurent plusieurs analystes.

Six fusions « traditionnelles » ont tout de même été annoncées ces dernières semaines avec l’entrée en jeu de La Caixa, qui s’était jusque-là maintenue à l’écart. A l’exception d’une seule opération, tous ces rapprochements se déroulent au sein d’une même région. En tout, les caisses avaient sollicité 8 milliards au Frob fin mai. La consolidation en marche permettra-t-elle d’améliorer le « risque pays » de l’Espagne qui doit encore annoncer une réforme du marché du travail, le 16 juin prochain, sur fonds de menace de grève générale ? Elle « aide certainement la position de l’Espagne à moyen terme, avance Giada Giani. Mais je ne suis pas sûre que cela l’aidera à court terme à cause de l’accumulation de nouvelles annonces de fusions alors qu’on ignore quelle sera vraiment la nouvelle structure qui en naîtra. Dans l’environnement actuel, cette grande incertitude signifie que la volatilité restera élevée à court terme ».

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