Le hackathon, source d’inspiration

le 22/05/2014 L'AGEFI Hebdo

Lancer des défis à des développeurs confirmés ou étudiants, une recette que les banques testent en vue de pêcher des idées et de faire bouger leurs équipes.

Le hackathon, source d’inspiration
Le hackathon organisé par Axa le 24 janvier à Paris a réuni 210 participants.
(DR)

Hackathon : expression formée à partir de « hack » et « marathon », événement où des développeurs se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative sur plusieurs jours. Développé à l’origine dans les milieux du logiciel libre, le concept s’est rapidement transformé pour désigner désormais des concours de développeurs souvent organisés par de grandes entreprises pour faire avancer des problématiques liées à  la relation clients ou aux nouveaux services qu’elles pourraient offrir à leurs clients.

Caixa a organisé sa première FinAppsParty en novembre 2011 à Barcelone et a ainsi réuni une centaine de participants. Six travaux ont été récompensés, dont un système de paiement sans contact intégrant des interactions avec les réseaux sociaux, une application d’interprétation musicale des graphiques représentant le cours de valeurs boursières ou encore un jeu éducatif pour apprendre la gestion de comptes aux enfants… D’autres établissements - ING, Barclays, JPMorgan Chase… – s’y sont mis, y compris en France, même si la méthode est inhabituelle et les résultats aléatoires. « La banque numérique transforme la façon dont les banques conçoivent leurs services, résume Jean-Marc Breitwiller, associé chez Exton Consulting. L’interface devient très importante, elle se doit d’être aisément prise en main, ce qui nécessite d’être à l’écoute des clients. Les hackathons sont une autre façon de trouver des idées et s’inscrivent dans une nouvelle dynamique collaborative. »

Crédit Agricole a ouvert le bal en France avec un projet de grande ampleur et une maturité évidente résultant, notamment, de ses travaux réalisés dans le cadre du CA Store. Pour rappel, la banque a mis à disposition des développeurs un SDK (software development kit) leur permettant de proposer et de développer des applications en travaillant à partir de ses données clients rendues anonymes. Les développeurs peuvent également échanger avec les clients, collecter leurs idées, recueillir leur avis… Les applications développées sont ensuite vérifiées par la banque avant d’être mises à disposition dans le CA Store et vendues aux clients intéressés. En adhérant à la coopérative Les Digiculteurs, les développeurs peuvent aussi être rémunérés.

La création du CA Store a inscrit Crédit Agricole dans une démarche d’innovation ouverte qu’il a consolidée avec sa Mobile Banking Factory, une forme de hackathon au long cours puisqu’il s’est prolongé sur un mois jusqu’au 14 février, bien au-delà des 48 heures dédiées au challenge de développement qui s’est tenu du 17 au 19 janvier dans les locaux de l’Iesa, une grande école du multimédia. Ainsi, lors d’une soirée de présentation des systèmes d’information et des outils mis à leur disposition, les 200 participants, développeurs, designers, marketeurs, porteurs de projet se sont constitués en 18 équipes, qui ont travaillé les deux jours du hackathon, avant d’être accompagnés durant un mois par les équipes du CA Store et de BeMyApp, la société organisatrice. Les projets finalisés ont été présentés au jury en février. « Notre particularité est de nous être associés à la SNCF et à Cisco pour permettre une mixité des données de transport bancaires et télécoms et ainsi laisser les idées prendre corps, car notre credo est : ‘Des données viendront les idées utiles aux clients’ », souligne Emmanuel Méthivier, responsable du CA Store. C’est ainsi qu’est née une application croisant les dépenses de transport et la tarification SNCF pour proposer la meilleure solution d’abonnement ou d’achat de tickets à l’unité. Elle est en cours de validation à Crédit Agricole et devrait arriver prochainement sur le CA Store

Mais c’est CastoFly  qui a remporté le concours : un jeu sur mobile (reprenant les codes de Poney Wings) dont le but est d’aller le plus loin possible avant la fin du temps imparti. Les bonus du jeu (vies, cartes…) peuvent être débloqués non pas en dépensant de l’argent, mais en réalisant des virements depuis le compte courant vers le compte épargne du joueur, par ailleurs client de Crédit Agricole. L’application sera disponible en juin.

Les gagnants remportent un voyage au Mobile World Congress 2014 de Barcelone, avec un petit plus : un budget communication et achat d’espace pour faire connaître leur application. Pour Mustapha Cherifi, en charge du suivi du hackathon au sein du CA Store, le bilan est très positif : « Nous avons contribué à la création d’applications qui ne seraient sans doute pas venues de la banque. »

Think tank

L’événement stimule les ambitions de la banque qui envisage d’élargir le cercle des entreprises avec lesquelles elle pourrait collaborer, et même d’organiser de nouveaux événements au niveau européen. « Nous réfléchissons à fonder un think tank réunissant des grands acteurs publics et privés, y compris des banques, pour pousser plus avant cette démarche d’innovation par fertilisation croisée des données et des idées », conclut Emmanuel Méthivier. Un autre hackathon devrait avoir lieu en fin d’année. Pour Crédit Agricole, l’organisation d’un tel événement n’est qu’une étape dans un projet plus global d’innovation ouverte qui dépasse même le simple intérêt de la banque. C’est, pour l’heure, l’approche la plus aboutie des services financiers en France.

Mais ce n’est pas la seule puisqu’en janvier également, Axa organisait son propre hackathon avec Salesforce, éditeur de logiciels de CRM (customer relationship management), qui a beaucoup impressionné Frank Mouchel, à l’origine du hackathon, aujourd’hui directeur régional de la région Sud-Est d’Axa France : « Ce qui m’a marqué lorsque je me suis promené dans les allées du hackathon de Salesforce à San Francisco, c’est la richesse et la diversité des idées, la créativité des équipes dans leur mise en œuvre, la diversité des profils des participants et surtout l’énergie dégagée. Nous avions le sentiment que tout était possible ! » D’où l’organisation d’un hackathon à l’Ecole 42 fondée par Xavier Niel, avec 210 participants dont les objectifs étaient de « révolutionner la relation clients » en proposant au choix une application de « gamification » (du mot anglais game, le jeu) des forces de vente pour les clients VIP, pour la gestion du suivi des clients ou pour aider les commerciaux à organiser leurs pensées après un rendez-vous.

Faire évoluer ses propres équipes

Trois équipes ont gagné, comme prévu, mais le jury a également choisi de retenir quatre projets supplémentaires que l’assureur souhaite soutenir dans leur développement. « Nous avons été impressionnés par la richesse des propositions, insiste Guillaume Lejeune, directeur du service clients d’Axa France. L’intérêt est aussi de réunir des équipes pluridisciplinaires avec de nombreux talents qui apportent par leur vision extérieure, donc non imprégnée d’une culture ou de règles d’entreprise parfois contraignantes, une nouvelle façon d’entrevoir la réponse à des problèmes. » En clair, la créativité vient plus naturellement de l’extérieur que de l’intérieur. Convaincu par l’expérience, l’assureur envisage d’organiser un nouvel événement à Lille dans les locaux de son web center.

Autre démarche, celle de Caisse d’Epargne qui, plutôt que de lancer un hackathon classique, a choisi de réserver le sien à des étudiants dans le but d’enrichir son offre pour les jeunes. Après un travail avec une promotion de HEC dans le cadre de leur cursus, la banque a sollicité Strate Ecole de Design, à Sèvres, pour organiser le Design Challenge Caisse d’Epargne, qui s’est tenu en février. Six groupes de trois personnes ont participé et les trois meilleurs projets ont été présentés aux dirigeants de la banque à l’issue des deux jours du concours. Contrairement à ce qui était prévu, ils ont tous trois été récompensés, compte tenu de la qualité des projets. « Le brief était assez léger, nous souhaitions laisser les jeunes apporter leurs idées en fonction de ce qu’ils attendent d’une application bancaire, indique Natacha Schreiber, directrice adjointe de la distribution. Les travaux étaient excellents : les étudiants nous ont présenté des projets construits et plutôt aboutis en très peu de temps. Ils ont apporté des idées nouvelles et d’autres qui ont renforcé nos convictions. Nous avons utilisé une partie des suggestions dans notre nouvelle application bancaire dédiée aux jeunes, Howizi. »

Outre cette mise en œuvre presqu’immédiate, Caisse d’Epargne mise sur ce type d’événement pour faire évoluer ses propres équipes, en particulier la direction des systèmes d’information (DSI) qui était présente à la restitution des travaux. « Cela nous permet d’apporter de nouveaux services et de travailler différemment en allant à la source et en avançant plus vite », souligne Natacha Schreiber. Un souffle nouveau pour stimuler l’interne, mais aussi une façon de repérer de futurs talents dont les banques ont besoin pour accélérer leur transformation numérique. 

Caisse d’Epargne a intégré en partie les travaux des étudiants en design à son application mobile dédiée aux jeunes.
ZOOM
Caisse d’Epargne a intégré en partie les travaux des étudiants en design à son application mobile dédiée aux jeunes.
(dr)
Repérages et recrutements

Le week-end prochain, du 23 au 25 mai, auront lieu deux hackathons : le Glass Camp Bank de Crédit Mutuel Arkéa à Brest et le Hackathon Société Générale à Paris, dans les locaux de l’Ecole 42 fondée par Xavier Niel. Le premier vise à réunir une communauté de développeurs de la région de Brest pour imaginer des applications dédiées aux Google Glass (Arkéa propose déjà sa propre application bancaire sur Google Glass). « Nous souhaitons renforcer notre image dans la région, tisser des liens avec les start-up du numérique, attirer des talents de l’informatique et faire participer nos équipes internes en tant que mentors », résume Erwan Cabillic, en charge de l’innovation chez Arkéa. L’objectif d’image et de détection de potentiels futurs collaborateurs est prépondérant. Les motivations sont semblables chez Société Générale : « Nous organisons un hackathon sur le thème ‘48 heures pour réinventer la DSI de demain’ afin de positionner la banque à la pointe de la transformation numérique, avance Carlos Goncalves, DSI du groupe. Nous cherchons à attirer des talents de l’IT (’information technology’), des gens qui ont de bonnes idées, qui sont entrepreneurs dans l’âme. Si nous arrivons à créer un lien avec eux, nous pourrons certainement travailler ensemble. » En 2014, la banque compte recruter 300 ingénieurs informatiques, dont 70 juniors.

Badges portés par les développeurs lors de la Mobile Banking Factory de Crédit Agricole.
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Badges portés par les développeurs lors de la Mobile Banking Factory de Crédit Agricole.
(dr)

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